Schlieffen (Alfred von)

Ecrit par Éric Labayle

(28 novembre 1833 - 4 janvier 1913)


 

Alfred von Schlieffen est né à Berlin le 28 novembre 1833. Appartenant à l'aristocratie prussienne, c'est tout naturellement qu'il épouse à vingt ans la carrière des armes, dans la cavalerie. Son premier corps de troupe est le 2e régiment de Uhlans de la Garde. Il y est nommé leutnant (sous-lieutenant) le 16 décembre 1854. Dès lors, sa carrière se confond avec l'histoire de la Prusse puis celle de l'Empire allemand.

Premier lieutenant le 14 octobre 1862 puis capitaine le 12 juillet 1866, il quitte une première fois la vie de garnison pour participer à la guerre austro-prussienne de 1866. Il est alors officier à l'état-major du corps de cavalerie de la 1re Armée (commandée par le prince Frédéric-Charles). En 1870-1871, il est capitaine puis major (le 22 décembre 1870), affecté à l'état-major du grand-duc de Mecklembourg-Schwerin. Il assiste ainsi à de nombreux combats, dont les plus notables sont les sièges de Metz puis de Paris et les opérations entre Orléans et le Mans.

La paix revenue, il est nommé lieutenant-colonel le 20 septembre 1876, puis colonel le 16 septembre 1881. Si jusqu'alors sa carrière avait été des plus classiques, sa nomination à la tête du 1er Uhlans de la Garde (en garnison à Potsdam) est un premier indice de l'intérêt que le haut-commandement commence à lui porter. En effet, c'est à cette époque que Schlieffen affirme ses compétences d'organisateur et de théoricien. Après son temps de commandement en corps de troupe, il est nommé général-major le 4 décembre 1886, occupe le poste de quartier-maître général, accède au grade de général-lieutenant le 4 décembre 1888, puis termine son ascension hiérarchique le 27 janvier 1893, en devenant général-de-la-cavalerie.

En février 1891, von Schlieffen remplace von Waldersee comme chef d'état-major de l'armée. Il est alors au sommet de sa carrière, à un poste qui lui permettra de donner la pleine mesure de ses moyens et qu'il conservera jusqu'au 1er janvier 1906. Il n'est pas exagéré de voir en ces quinze années de commandement une période cruciale pour l'armée allemande. En effet, c'est pendant cette période que s'effectue la transition radicale entre l'outil militaire forgé par von Moltke "l'ancien" et celui que von Moltke "le jeune" (neveu du précédent) mettra en oeuvre en 1914. Mais Schlieffen ne se contente pas d'accompagner, ni même de stimuler l'évolution de son armée : il lui imprime toute la marque de sa personnalité et celle de sa pensée. Plus qu'un disciple de Clausewitz et du grand Moltke (auquel il voue une admiration sans bornes et dont il se veut le continuateur), il devient le père de l'un des systèmes militaires les plus performants de son temps. 

Avec une bonne dizaine d'années d'avance sur les Français, Schlieffen tourne la page du XIXe siècle. Avec lui, l'armée allemande se familiarise avec une conception moderne de la guerre, que l'on appelle alors la "grande guerre" (1). Celle-ci se caractérise par des effectifs pléthoriques ("Millionenherren"), par une réflexion stratégique dépassant largement le seul théâtre des opérations de la campagne en cours, par une logistique et des matériels (l'artillerie notamment) en constante inflation, etc. Afin de permettre à chaque échelon du commandement de se pénétrer de la nouvelle doctrine et de se tenir prêt à résoudre au mieux les problèmes inédits que ne manquera pas de poser la guerre future, le chef d'état-major de l'armée diffuse  jusque dans les moindres états-majors, chaque année en février, des thèmes de réflexion tactique à cadre très vaste. La tactique et les éléments de stratégie qui s'y rapportent ne sont plus l'apanage d'un groupe restreint d'officiers initiés. Désormais, chaque gradé occupant une position à responsabilité y est sensibilisé et formé. 

Critiquée à ses débuts, la doctrine de von Schlieffen est vite adoptée par la totalité des officiers allemands. Sans réserves. En 1914, elle est toujours respectée de façon quasi-religieuse. C'est que l'homme a su se faire durablement respecter, admirer et aimer. "Bien que jamais un mot violent ne jaillit de ses lèvres" (2), il s'impose à tous et, plus que tout, il sait présenter sa pensée comme infiniment supérieure à celle de ses subordonnés. Il règne sans partage sur "son" armée. En marge de son commandement, ses travaux intellectuels ne sont pas étrangers au respect qu'il inspire, en Allemagne comme à l'étranger. Exégète de la pensée de Moltke, il ne l'envisage pas comme un corpus froid ou figé. Au contraire, il sait à la fois la commenter et l'adapter aux nouvelles conditions politiques et militaires de l'Europe du début du XXe siècle. Historien militaire, il se passionne aussi pour la manœuvre victorieuse d'Hannibal à la bataille de Cannes (216 av. J.-C.) (3). De ses travaux sur la question, il tire et développe deux éléments essentiels de sa pensée stratégique : 

Le succès par la manœuvre d'ailes ;

La stratégie d'anéantissement.

Son dernier ouvrage est achevé quelques semaines seulement avant sa mort. Il s'agit d'une étude sur Frédéric II.

Toutefois, plus que sa doctrine tactique ou ses travaux littéraires, c'est la pensée stratégique de Schlieffen qui est passée à la postérité. Son plan de campagne est universellement connu. C'est en effet la pièce maîtresse de son oeuvre. Élaboré entre 1898 et décembre 1905, il prend acte de la nouvelle donne diplomatique de l'Europe. L'alliance franco-russe place en effet l'Allemagne dans une situation délicate, puisqu'en cas de conflit, elle sera contrainte de combattre sur deux fronts. Von Schlieffen choisit en conséquence de faire porter tous les efforts sur une rapide victoire à l'ouest. Ce n'est qu'une fois la France vaincue qu'il prévoit de se retourner contre la Russie. Mais sur les frontières d'Alsace, des Vosges et de Lorraine, l'armée française veille, solidement campée derrière le double rideau de fortifications établi par le général Séré de Rivière. Une attaque frontale reviendrait à faire le jeu des Français. Canalisée dans les trouées d'invasion (où elle pourrait être battue en rase campagne) et fixée autour des places fortes, l'armée allemande ne serait pas en mesure de remporter l'indispensable victoire rapide. Alors s'impose la solution du débordement. Pour ce faire, Schlieffen prévoit de ne laisser qu'un simple rideau défensif devant le gros de l'armée française. Les forces ainsi libérées doivent servir à constituer une aile marchante extrêmement puissante qui, passant par la Belgique et le Luxembourg, doit écraser l'ennemi sur ses arrières et le repousser sur la frontière suisse, où il sera anéanti. Quelques semaines doivent suffire à mettre en oeuvre cette gigantesque nasse. La France serait ainsi mise hors de combat avant que le géant russe n'ait pu achever sa mobilisation. 

Pendant les dernières années de son commandement, von Schlieffen n'a de cesse de peaufiner son plan et de renforcer par tous les moyens l'aile droite de son dispositif. Même après sa retraite, cela reste sa préoccupation essentielle. A la veille de sa mort, il dit encore à von Moltke "le jeune" une formule qui passera à la postérité comme son testament : "Renforcez l'aile droite...". 

La campagne de 1914 marque pourtant la faillite de son plan. Il serait bien long de dresser ici la liste des raisons de cet échec. La responsabilité de von Moltke est souvent mise en cause. Pourtant, il semblerait que le plan lui-même, aussi génial et rigoureux fût-il, ait pêché par manque de clairvoyance sur un certain nombre de points :

La résistance de la petite armée belge (autour de Liège et d'Anvers, notamment) a été sous-estimée ;

Les implications stratégiques et économiques de l'entrée en guerre du Royaume-Uni (sa maîtrise de la mer notamment) n'ont pas toutes été prises en compte ;

La capacité de l'armée française à opérer dans l'urgence des mouvements de rocade pour porter des troupes contre l'aile marchante (création de la 6e Armée, par exemple) a été ignorée;

L'impact (psychologique et militaire) de l'attaque de la Prusse Orientale par les Russes (plus rapide que prévu) a mal été évalué.

Bien entendu, cette énumération n'est pas exhaustive.

Von Schlieffen s'éteint à Berlin le 4 janvier 1913, avant de voir la mise en application de sa doctrine et de son plan. C'est un homme chargé d'honneurs qui disparaît. Le 11 septembre 1903, il avait été nommé général-colonel avec rang de feld-marchal. Bien après son départ de la tête de l'armée allemande, il recevait la distinction suprême de général feld-marchal de Prusse (1er janvier 1911). Guillaume II lui a toujours témoigné la plus grande estime. Le 1er avril 1903, il honorait même de sa présence la cérémonie marquant le cinquantième anniversaire de son entrée au service.

Le 4 janvier 1913, le Kaiser témoigne une dernière fois son respect au défunt maréchal auquel il doit tant, en prescrivant un deuil de trois jours à tous les officiers de l'armée (huit jours pour ceux de l'état-major et du 1er Uhlans de la Garde) et en réglant lui-même l'organisation des obsèques solennelles.



Notes : 

(1) - A ne surtout pas confondre avec le surnom donné à la première guerre mondiale. 

(2) - In Militär Wochenblatt, janvier 1913.

(3) - Son étude sur la bataille de Cannes est notamment publiée en 1913, avec ses oeuvres complètes.

le lundi, 25 janvier 2016 posté dans la catégorie S