Churchill (Winston)

Ecrit par Agnès Granjon

(30 novembre 1874 - 24 janvier 1965)

Winston Leonard Spencer Churchill naît le lundi 30 novembre 1874, à une heure et demie du matin, dans le château familial de Blenheim, près de Woodstock dans l’Oxfordshire. Fils aîné de Lord Randolph Churchill, il descend de la branche cadette d’une des plus illustres familles anglaises, les Malborough. Ses parents, très récemment mariés, puisque la cérémonie a eu lieu le 15 avril 1874, sont alors considérés comme l’un des couples les plus excentriques de la bonne société victorienne. Sa mère, Jennie Jerome, fille d’un homme d’affaires new-yorkais, n’est guère attentionnée et l’enfant en souffre beaucoup. Quant à son père, brillant politicien très pris par ses fonctions au parti conservateur, c’est aussi un maniaco-dépressif qui se montre très autoritaire et s’occupe peu de son fils, sauf pour le rabaisser. Ce qui n’empêchera pas Winston de lui vouer toute sa vie un véritable culte et d’écrire sa biographie. Délaissé et mal dans sa peau, l’enfant sera marqué à vie par l’absence d’affection parentale, source sans doute de son ambition démesurée, de son égocentrisme et de ses crises de dépression, qu’il nomme lui-même le "black dog".

 

Dès sa naissance, Winston est habitué au luxe et aux honneurs. Turbulent, batailleur et capricieux, il trouve l’affection qui lui manque auprès de sa nanny, Elizabeth Everest. Il passe ses premières années à Londres, puis à Dublin, où son père occupe un poste auprès du vice-roi de 1877 à 1880. A sept ans, Winston rentre au pensionnat de la St George School d’Ascot. Mais il ne s’adapte pas et à neuf ans, ses parents l’en retirent pour le placer au pensionnat des demoiselles Thomson à Brighton, où il reste jusqu’en mars 1888. Il entre ensuite à Harrow School. Là non plus, il ne s’intègre pas, ses résultats scolaires restent médiocres. Bien que doté d’une mémoire titanesque et d’une très grande imagination, il se montre particulièrement réfractaire aux mathématiques et aux langues. Il se fait également remarquer par son indiscipline et son tempérament cyclothymique. Très souvent malade, il frôle la mort à plusieurs reprises : en 1886 lorsqu’il est atteint d’une double pneumonie, puis à nouveau en 1892, où il reste trois jours dans le coma, après avoir fait une chute de neuf mètres du haut d’un arbre. Le jeune casse-cou est aussi un sportif accompli : polo, natation, steeple-chase, escrime et tir, il se distingue dans toutes ces disciplines.

 

Le 28 juin 1893, après avoir échoué deux fois à l’examen d’entrée, Winston Churchill est enfin admis au Royal Military College de Sandhurst pour devenir officier de cavalerie. Il en sort 20e sur 130 en décembre 1894 et est nommé sous-lieutenant au Fourth Queen’s Own Hussars le 20 février 1895. Mais son ambition est de faire carrière en politique. Pour cela, il importe d’être connu. Profitant d’une longue permission, il rejoint Cuba, en novembre 1895, comme correspondant de guerre du London’s Daily Graphic pour couvrir le conflit entre l’Espagne et les rebelles cubains. De là naît sa passion pour les méthodes non-conventionnelles, guérilla et opérations spéciales. Il connaît son baptême du feu lors de la bataille de La Reforma et est décoré de la Rioja Cruz par les Espagnols. En octobre 1896, après plusieurs mois passés en garnison à Aldeshot, au sud-ouest de Londres, il est envoyé en en Inde, à Bangahore. Les exercices militaires, le polo et la lecture remplissent alors ses journées. Mais le jeune Churchill ne se satisfait pas de cette vie. Bien qu’élevé dans la religion anglicane, il est devenu agnostique et place entièrement sa foi dans la grandeur et la mission civilisatrice du Royaume-Uni et de son Empire, guidé par la certitude d’avoir été désigné par la Providence pour les sauver. En 1897, il fait donc en sorte d’accompagner, comme correspondant de guerre pour le Daily Telegraph, le corps expéditionnaire envoyé contre les rebelles dans le nord-ouest de l’Inde et il est affecté en octobre comme lieutenant au 31e régiment d’infanterie du Pendjab. La guerre coloniale lui sert à la préparation de sa carrière : au mépris du danger, il fait tout pour se faire remarquer. En plus de ses articles, il écrit un livre à succès, The story of the Malakand Field Force, relatant l’histoire de la région et les actions militaires britanniques. Churchill fait ensuite fonctionner toutes ses relations, allant même jusqu’à obtenir un entretien privé avec le Premier ministre Lord Salisbury, pour participer à la campagne d’Égypte. En juillet 1898, ayant obtenu gain de cause, il est affecté au 21st Lancers, et après avoir passé un accord avec le Morning Post, il rejoint les troupes du général Kitchener au Soudan. Le 2 septembre 1898, il y participe à la bataille d’Omdurman, au cours de laquelle les troupes britanniques massacrent les rebelles. Il rédige ensuite The River War, son premier ouvrage historique, dans lequel il critique fortement l’action de Kitchener.

Après un court retour en Inde, Churchill démissionne de l’armée le 3 mai 1899. Mais en octobre débute la guerre des Boers en Afrique du Sud. Il obtient une affectation comme lieutenant des Lancashire Hussars et part couvrir le conflit pour le London’s Morning Post. Fait prisonnier au Natal le 15 novembre au cours d’une embuscade, le fougueux journaliste combattant parvient à s’évader de la prison de Pretoria dans la nuit du 12 au 13 décembre et gagne le Mozambique. Il rejoint ensuite Durban, où il connaît un accueil triomphal. Sa

notoriété devient également très grande en Angleterre. Affecté comme lieutenant au régiment de cavalerie sud-africaine, il retourne définitivement à la vie civile après la prise de Pretoria en juin 1900. Il publie alors plusieurs ouvrages : deux livres sur la guerre des Boers, London to Ladysmith via Pretoria puis Ian Hamilton’s March ainsi que son seul roman, Savrola. Ses écrits journalistiques sont plébiscités, il fait même une tournée de discours aux États-Unis.

 

Son nouveau renom facilite son entrée en politique. Le 1er octobre 1900, lui qui ignore tout de l’Angleterre industrielle est élu député conservateur d’Oldham, une ville ouvrière du Lancashire. Alors qu’adolescent il souffrait de bégaiement et de zézaiement, le jeune député se révèle être un très grand orateur lors de ses interventions à la Chambre des Communes. Très indépendant vis-à-vis du parti conservateur, il se rapproche d’un groupe de dissidents, les Hooligans, qui réclament des réformes sociales. Favorable au libre-échangisme et grand admirateur de Lloyd George, Churchill quitte d’ailleurs rapidement le parti, et rejoint les rangs des libéraux le 31 mai 1904. Sa "trahison" lui vaut de nombreuses haines durables au sein du parti conservateur et le surnom de "salaud de Blenheim". Le 12 décembre 1905, il est nommé sous-secrétaire d’État aux Colonies dans le gouvernement Campbell-Bannerman, avant d’être élu le 13 janvier 1906 député libéral à Manchester avec 56 % des voix. Touche-à-tout, voulant tout contrôler, les tensions sont parfois vives avec son supérieur lord Elgin, le ministre des Colonies, bien que les deux hommes partagent la même vision de l’Empire. Churchill contribue alors à la mise en place du gouvernement autonome des États Boers. Au détriment de la population noire. Comme un grand nombre de ses contemporains, il est convaincu que la "race blanche", supérieure aux autres races, à le devoir de les diriger.

D’octobre 1907 à janvier 1908, il effectue une tournée en Afrique britannique, pour étudier la mise en valeur des territoires. Il en profite pour chasser et écrire des articles pour le Strand Magazine, qu’il publie ensuite, en mars 1908, sous le titre My African Journey. A partir du 12 avril 1908, il poursuit son parcours politique dans le cabinet Asquith comme ministre du commerce et de l’industrie, et travaille de concert avec Lloyd George, alors ministre des finances. Battu à Manchester le 24 avril lors des élections partielles, il est élu le 9 mai suivant à Dundee, en Écosse. Le 12 septembre de cette même année, à l’église St Margaret de Westminster, il épouse Clémentine Hozier, la fille d’un colonel de la petite noblesse terrienne écossaise, qu’il a rencontrée en mars au cours d’un dîner. Très timide avec les femmes, Churchill sera un époux fidèle et un père attentionné, bien que trop souvent absent. Clémentine, née en 1885, se dévouera entièrement à la carrière de son époux. De cette union stable et équilibrée, source de bonheur pour Churchill, naîtront cinq enfants : Diana, le 11 juillet 1909, Randolph le 28 mai 1911, Sarah le 7 octobre 1914, Marigold, le 25 novembre 1918 (elle décède d’une septicémie le 23 août 1921) et Mary le 15 septembre 1922.

 

Comme ministre du Commerce puis ministre de l’Intérieur à partir du 13 février 1910, l’aristocrate Churchill découvre les misères du monde ouvrier. Il appuie les projets de réforme sociale de Lloyd George, met en place, par le Labour Exchanges Act de 1909, des agences pour l’emploi et par le Trade Boards Act, garantit un salaire minimum légal pour les catégories d’ouvriers d’industrie les plus défavorisés. Il aide aussi à l’introduction de l’assurance-chômage et de l’assurance-santé. Mais son action en faveur de plus de justice sociale se heurte souvent à la pression des patrons. D’ailleurs lui-même cherche avant tout la préservation de l’ordre existant. Il abomine les mouvements révolutionnaires et le socialisme. D’où son intransigeance envers les dockers puis les cheminots grévistes au cours de l’été 1911, contre lesquels il fait charger la troupe. Ce qui lui vaut la réputation d’être l’ennemi de la classe ouvrière.

 

Mais Churchill est avant tout un soldat. Sa nomination comme premier Lord de l’Amirauté le 23 octobre 1911 est donc une consécration pour cet amoureux de la mer. Depuis 1909 déjà, il avait contribué comme membre du comité de défense de l’Empire, à la modernisation du système de défense britannique et écrit un mémorandum prémonitoire quant au futur conflit mondial. A l’Amirauté, il contribue à préparer la Royal Navy à la guerre, prenant des mesures novatrices et radicales. En 1912, il crée ainsi l’état-major de la Navy. Prônant une utilisation plus systématique de l’aviation sur mer, il créé l’Aéronavale et apprend lui-même à piloter. Il planifie aussi la construction de nombreux nouveaux navires, opte en 1913 pour le changement du mode de propulsion, remplaçant le charbon par le mazout. Il mésestime cependant l’importance future des mines et des sous-marins. Sous ses ordres, les chantiers de l’Amirauté fabriqueront également une centaine de chars. Passionné par les techniques d’espionnage et de renseignements, ayant participé à la fondation des services secrets britanniques, le futur MI 6, il crée enfin au sein de son ministère un service spécial, la "Room 40", chargé du décryptage des codes de la flotte allemande.

 

Au cours de la crise internationale de l’été 1914, Churchill tient la flotte prête à intervenir. Dès la déclaration de guerre de l’Allemagne à la Russie, dans la nuit du 1er au 2 août, il donne l’ordre de mobilisation générale de la Navy. Avec le conflit, il multiplie ses interventions, ses propositions d’action au gouvernement. Début octobre 1914, à son initiative, la Royal Navy intervient pour défendre Anvers. L’opération est un échec, et même si militairement elle

pouvait se justifier, Churchill est très critiqué. Devant l’enlisement dans la guerre de tranchées, son obsession est d’utiliser la puissance navale britannique pour, en contournant les Empires centraux, établir un autre front où les alliés pourraient remporter la victoire. Il pense d’abord à la Baltique, jusqu’au début de 1915, puis son regard se tourne vers la Méditerranée. Il projette une expédition navale dans les Dardanelles pour occuper les détroits et Constantinople, rétablir les communications avec la Russie et prendre l’ennemi à revers. S’enflammant pour cette idée, il convainc les alliés en dépit d’erreurs de conception et de préparation qui lui valent de nombreuses oppositions. L’expédition débute le 18 mars 1915 : ayant pénétré dans les détroits, l’escadre franco-anglaise est détruite en grande partie par un champ de mines. Le corps expéditionnaire, débarqué le 25 avril à l’extrémité sud de la péninsule de Gallipoli ne réussit pas, malgré une lutte féroce, à prendre pied sur le continent.

L’opération des Dardanelles coûte 250.000 hommes aux alliés. Et son poste à Churchill : discrédité, il est sacrifié à la formation d’un gouvernement de coalition, les conservateurs acceptant de rentrer dans le gouvernement à la condition sine qua non de son départ. Le 17 mai 1915, Asquith le pousse à démissionner. Abattu, Churchill déclare à ce moment à l’un de ses collaborateurs : "Je suis fini". Relégué au poste de chancelier du duché de Lancastre, il traverse une période de très forte dépression. Resté membre du comité des Dardanelles, il continue pourtant à justifier l’opération. A la dissolution du comité, le 11 novembre 1915, il démissionne du gouvernement et rejoint son régiment en France trois jours plus tard.

 

Dès son arrivée, son ami le général French, alors commandant en chef du corps expéditionnaire britannique, le propose pour commander une brigade avec le grade de général. L’expérience du front étant nécessaire, le 20 novembre Churchill rejoint un régiment d’élite, le 2e bataillon des Grenadiers de la Garde, en tant que major en stage de formation. Il monte immédiatement en ligne dans le secteur de Neuve-Chapelle, en Artois. Mais Asquith ayant mis son veto à sa promotion comme général de brigade, et son ami French ayant été remplacé par sir Douglas Haig qui lui est moins favorable, il est finalement affecté, le 1er janvier 1916, avec le grade de lieutenant-colonel, au Royal Scots Fusiliers et prend le commandement du 6e bataillon, alors dans les Flandres. Secondé par le capitaine Archibald Sinclair, il réorganise avec succès le bataillon, acquérant une grande popularité en son sein, d’autant qu’il fait preuve sans réserve de son courage, se montrant indifférent aux balles et aux obus et inspectant jour et nuit les positions lorsque son bataillon monte en ligne, le 20 janvier 1916, près du village de Ploegsteert. Après une courte permission début mars 1916, il retourne au front le 13 mars.

 

Mais Churchill n’a pas renoncé à la politique. A Londres, sa femme Clementine fait intervenir leurs relations pour relancer sa carrière. Au printemps 1916, les difficultés rencontrées par le gouvernement le convainquent qu’il doit revenir. En avril, la fusion de son bataillon avec un autre, qui lui fait perdre son commandement, lui en donne l’opportunité. Il rejoint Londres le 9 mai. Restant politiquement isolé, il doit cependant attendre jusqu’en juillet 1917, pour que Lloyd George, faisant fi de l’opposition conservatrice, lui propose de devenir ministre de l’armement. Il conserve son poste de député, étant réélu à Dundee le 29 juillet 1917 et le 14 décembre 1918. Churchill réorganise efficacement son ministère et travaille à la modernisation de l’armée. Adepte de la guerre de matériels, il pense que la production de masse permettra de rompre le front, notamment grâce aux chars, aux avions et aux obus toxiques. Très intuitif, dans une note au Premier ministre, le 7 juillet 1917, il développe des techniques futuristes (construction de vaisseaux de débarquement, formation de port artificiel) qui seront utilisées… 27 ans plus tard au moment du jour J. Dès novembre 1917, il prévoit l’après-guerre en constituant un comité pour la démobilisation et la reconstruction. Parallèlement, attiré par la bataille, Churchill se déplace très souvent sur le front français où il assiste ainsi à l’offensive allemande du 21 mars 1918 qui rompt le front britannique et à l’attaque victorieuse des chars en appui de la IVe armée le 8 août 1918.

 

Nommé ministre de la guerre et de l’air le 10 janvier 1919, Churchill retrouve alors un poste de premier plan et entreprend avec succès la démobilisation. En août 1919, il fait voter le Ten Years Rule qui réduit les budgets de l’armée pour dix ans. Devenu dès le début de la révolution russe un farouche adversaire des communistes, "fossoyeurs de la civilisation occidentale", il est favorable à un moindre affaiblissement de l’Allemagne vaincue, pour que celle-ci serve de rempart contre "la barbarie rouge". Il plaide également en vain pour l’envoi de nouvelles troupes au secours des Blancs. Le 13 février 1921, Churchill devient ministre des Colonies, poste qu’il cumule jusqu’au 1er avril 1921 avec celui de ministre de l’Air. Il utilise la méthode forte dans la crise irlandaise et participe à la formation de la milice Blacks and Tans. En décembre 1921, il participe aux négociations avec les indépendantistes et entretient alors de bonnes relations avec Michael Collins, le chef du renseignement et des opérations spéciales de l’I.R.A.. Mais sa principale préoccupation reste le Moyen-Orient, où la Grande-Bretagne dispose de plusieurs mandats de la S.D.N. Conseillé par le colonel Lawrence, l’ancien agent de l’Arab Bureau, il concourt à la pacification de l’Irak et de la Transjordanie, où il installe respectivement au pouvoir l’émir Fayçal et son frère l’émir Abdallah. Favorable à la déclaration Balfour de 1917, il encourage l’immigration juive en Palestine et soutient les sionistes, mais il ménage également les Arabes, ce qui lui vaut de décevoir les deux camps.

Quant à l’Afrique, ses préjugés le conduisent à défendre la thèse de la ségrégation raciale au Kenya.

 

Le 19 octobre 1922, à la suite d’une crise politique et diplomatique, le gouvernement Lloyd George démissionne. Churchill, qui a été opéré de l’appendicite le 17, est alors hospitalisé. Clementine fait campagne à sa place, se heurtant à une forte hostilité. Le 15 novembre, lors de la déroute du parti libéral aux législatives, Churchill perd son siège de député. N’occupant plus aucun charge politique, il part en décembre 1922 pour le Midi de la France. Il se consacre en partie à la peinture, qu’il a découverte au plus fort de sa "période noire", en juin 1915. Celle-ci est devenue progressivement une véritable passion. Sa première exposition, sous le nom de Charles Morin, a eu lieu à Paris en janvier 1921. Il entreprend également d’écrire une histoire de la guerre, The World Crisis, dont les deux premiers volumes paraissent dès 1923. A l’automne 1923, partisan du libre-échange contre la politique protectionniste défendue par le Premier ministre Baldwin, il connaît une nouvelle défaite électorale à Leicester West. En janvier 1924, il rompt définitivement avec le parti libéral, lorsque celui-ci apporte son soutien au gouvernement travailliste de McDonald. Candidat indépendant et "anti-socialiste" aux législatives partielles de Westminster, il est une nouvelle fois battu le 19 mars 1924. Churchill réintègre alors progressivement le parti conservateur et est élu député d’Epping le 29 octobre 1924.

 

Nommé le 6 novembre chancelier de l’Echiquier dans le nouveau gouvernement Baldwin, Churchill travaille à ramener la prospérité économique et envisage des réformes sociales. Mais sa politique monétaire le conduit à sacrifier l’expansion économique du pays à la réévaluation de la livre sterling. Le 28 avril 1925, il annonce le retour à la parité d’avant guerre et à l’étalon or, dans l’espoir de redonner à la Grande-Bretagne un rôle financier de premier plan. Cette mesure s’avère désastreuse pour l’économie britannique et conduit au conflit social en 1926, conflit qui atteint son paroxysme lors de la grève générale, lancée le 4 mai par le Trade Unions Congress. L’attitude intransigeante de Churchill vis-à-vis des grévistes renforce son image d’ennemi de la classe ouvrière. Il conserve cependant une position solide au sein du gouvernement. Mais la crise de 1929 balaie le parti conservateur. Bien que réélu député d’Epping le 30 mai, Churchill se retrouve écarté du pouvoir. Très critiqué, il est rendu responsable par de nombreux conservateurs de l’impopularité du parti. Son refus de toute évolution du statut de l’Inde le conduit à faire de virulents discours aux Communes contre les partisans du dominion, dont Baldwin et Chamberlain, et contre Gandhi, "le fanatique malfaisant" et à fonder, en mai 1933, l’India defence league. Cette position dure renforce son isolement au sein du parti et, déconsidéré, il quitte le Shadow Cabinet en janvier 1931.

 

Pendant dix ans, Churchill reste absent du gouvernement. Il réside le plus souvent dans sa demeure favorite, le manoir de Chartwell, qu’il a acheté en septembre 1922, où il mène grand train. Bon vivant au solide appétit, il fume et boit beaucoup, vin blanc, whisky, champagne, porto, sherry et cognac, sans que ceux-ci aient effets visibles sur ses capacités. Travaillant pour la gloire, et pour l’argent, car c’est de là que provient la majorité de ses revenus, il consacre l’essentiel de son temps à écrire de nombreux articles pour les journaux britanniques, américains et européens et surtout à faire œuvre d’historien. Entouré d’une équipe de secrétaires et d’assistants de recherche, qui effectuent pour lui un important travail de documentation, il bénéficie aussi de l’aide de spécialistes d’Oxford. Il dicte ainsi plusieurs ouvrages : My Early Life en 1930, Thoughts and Adventures en 1932, Marlborough de 1933 à 1938 et Great Contemporaries en 1937. Churchill s’adonne aussi à la peinture, réalisant surtout des natures mortes et des paysages, et à la maçonnerie, en participant à la construction dans son domaine de Chartwell, de deux cottages et d’une piscine. Il voyage également beaucoup, se rend par deux fois aux États-Unis, en 1929 et fin 1931-début 1932 pour une tournée de conférences, voyage au cours duquel, le 13 décembre 1931, il est victime d’un grave accident de la circulation. Il met plusieurs mois à s’en remettre, ce qui ne l’empêche pas de tenir ses engagements.

 

Longtemps favorable à Mussolini, à qui il a exprimé publiquement son admiration au cours d’une visite à Rome en janvier 1927, Churchill prend au contraire rapidement la mesure du danger que représente la montée du nazisme. Dès le 23 mars 1933, dans un discours aux Communes, il préconise la fermeté face à la menace hitlérienne. Pour lui, un nouveau conflit avec l’Allemagne semble presque inévitable et la Grande-Bretagne doit s’y préparer.

Churchill éprouve cependant un temps une certaine admiration pour l’homme ; en 1937, il déclare ainsi : "Hitler monstre ou héros ? Ce sera à l’histoire de se prononcer". Churchill suit de très près l’évolution de la nouvelle Allemagne et de la politique britannique de réarmement, renseigné, parfois illégalement, par un véritable réseau d’informateurs, industriels, officiers et fonctionnaires du gouvernement. A partir de 1936, il entretient une correspondance suivie avec Sir Samuel Hoare, alors premier Lord de l’Amirauté. Croyant en les capacités de l’armée française, il prêche essentiellement pour le développement de l’aviation. Député membre de l’Air Defence Research, la commission de défense aérienne depuis le 6 juillet 1935, il contribue à l’accélération de l’étude du système radar. Mais il ne dispose d’aucun appui aux

Communes et ses avertissements et ses recommandations sont longtemps ignorées, la politique restant à l’apaisement. Lui-même a une réaction plutôt modéré lors du réarmement de la Rhénanie en mars 1936. Et fidèle à son anticommunisme, il soutient Franco et les nationalistes lorsque la guerre civile éclate en Espagne. Fin 1936, sa prise de position en faveur de son ami Édouard VIII, lors de la crise monarchique, lui vaut une forte chute de sa popularité.

 

En mars 1938, après l’Anschluss, Churchill plaide en vain en faveur de l’union du Royaume-Uni, de l’U.R.S.S. et de la France. Le 19 août 1938, il rencontre secrètement le commandant von Kleist, membre d’un groupe d’officiers allemands hostiles à Hitler. Opposé à la politique d’apaisement du gouvernement Chamberlain, il condamne fermement les accords de Munich dans un discours aux Communes le 5 octobre 1938, prédisant la fin de la Tchécoslovaquie et un avenir très sombre pour la Grande-Bretagne : "la guerre est horrible, mais la servitude est pire".Au printemps 1939, les événements lui donnent raison, et il redevient populaire. Le 3 septembre 1939, alors que la Grande-Bretagne vient de déclarer la guerre à l’Allemagne, Chamberlain le rappelle au gouvernement, au poste de premier Lord de l’Amirauté. Churchill qui ne supporte pas l’inaction, défend une stratégie offensive, contre la ligne officielle défensive. Fourmillant d’idées, souvent irréalisables, il fait de nombreuses propositions visant dans un premier temps à limiter les pertes causées par les mines magnétiques et les sous-marins allemands. Il projette aussi de faire placer des mines dérivantes dans le Rhin et la Baltique. Après l’attaque de la Finlande par l’U.R.S.S. le 30 novembre, il défend l’idée d’une intervention alliée en Norvège pour contrôler la Baltique et couper l’Allemagne de son approvisionnement en minerai de fer suédois. Mais les Français font longtemps opposition et les Alliés sont pris de vitesse par les Allemands qui envahissent la Norvège le 9 avril 1940. Lancée le 15 avril, l’expédition franco-britannique est un échec. Churchill en est en partie responsable, mais il est épargné lors des débats aux Communes les 7 et 8 mai, les députés s’en prenant alors à la politique de Chamberlain.

 

Le 10 mai 1940, à 10 heures 30, le roi George VI confie le poste de Premier ministre à Churchill. Sa nomination est accueillie avec beaucoup de réserve par l’administration et une grande partie des conservateurs. Dès le 11 mai, Churchill forme un gouvernement d’union nationale. Dans le cabinet de guerre qu’il constitue et qu’il dirige, il s’attribue le portefeuille de la Défense et installe de vieilles connaissances aux postes clés : Alexander à l’Amirauté, Eden à la Guerre et son ami Sinclair à l’Air. Le 13 mai, dans son premier discours aux Communes, il annonce sa détermination à combattre jusqu’au bout, déclarant au peuple : "Je n’ai rien d’autre à offrir que du sang, du travail, de la sueur et des larmes" jusqu’à la victoire. Le 16 mai, il se rend à Paris, deux jours après la percée allemande de Sedan, pour une réunion du Conseil suprême interallié. C’est alors qu’il prend conscience de la gravité de la situation. Le lendemain, il forme un comité chargé d’examiner quoi faire en cas de capitulation française, qu’il pressent inévitable. D’où son refus d’accorder à la France les renforts aériens qu’elle lui demande. Du 26 au 28 mai, il doit faire face au souhait de certains membres du cabinet de guerre d’entamer des négociations avec l’Allemagne. La ligne dure qu’il conduit l’emporte. Churchill croit alors à un effondrement économique et politique à moyen terme de l’Allemagne et à la future mais rapide entrée en guerre des États-Unis. Le 31 mai, lors d’une réunion du conseil suprême interallié, il intervient dans l’organisation du retrait de la poche de Dunkerque pour faciliter le rembarquement des troupes françaises. Le 4 juin, il proclame aux Communes : "Nous ne fléchirons pas, nous ne faillirons pas (...) Nous défendrons notre île quel que soit le prix (...) nous ne nous rendrons jamais. Et même si (...) notre île ou une grande partie de notre île devait être subjuguée et affamée, alors notre Empire, au-delà des mers (...) continuerait le combat, jusqu’à ce qu’un jour (...) le nouveau Monde, de toute sa force et sa puissance, s’avance pour secourir et libérer l’Ancien".

 

Jusqu’au bout, Churchill tente de convaincre la France de continuer le combat. A Briare les 11 et 12 juin puis à Tours le 13 juin, il refuse catégoriquement de la délier de son engagement à ne pas signer de paix séparée. Le 16 juin dans la soirée, alors qu’il s’apprête à retourner une nouvelle fois sur le continent pour tenter de faire accepter un projet d’union franco-britannique, prévoyant de constituer des organismes communs pour la défense, la politique étrangère, les finances et l’économie, il apprend la constitution du cabinet Pétain et la demande d’armistice. Le 18 juin, il autorise le général de Gaulle à s’exprimer à la B.B.C. et lance lui-même aux Communes : "Hitler sait que s’il ne nous réduit pas à l’impuissance dans notre île, il perdra la guerre. Si nous arrivons à lui tenir tête, toute l’Europe recouvrera un jour sa liberté. (...) Mais si nous tombons, alors le monde entier, y compris les États-Unis, et tout ce que nous avons connu et aimé, sombrera dans l’abîme d’une nouvelle barbarie". Ayant une haute opinion de de Gaulle, il le reconnaît dès 28 juin comme chef de la France Libre. Le 3 juillet, il fait bombarder la flotte française à Mers-el-Kébir, montrant ainsi sa détermination à lutter jusqu’au bout, quoi qu’il en coûte, contre les nazis.

 

Par son opiniâtreté, sa faculté d'inspirer l'espoir, Churchill devient, au cours de l’été 1940 et pour la durée de la guerre, un véritable leader national. Profitant de toutes ses expériences passées et s’appuyant sur le gouvernement de coalition, il met en place un système de commandement unifié et de qualité, travaillant sans compter à la guerre et aux relations

extérieures, déléguant la politique intérieure à Anderson et Attlee. Il appelle à préparer la défense de l’Angleterre contre le débarquement allemand et met en place la défense des côtes. Ses nombreuses allocutions galvanisent le peuple britannique. Acteur consommé, il utilise les médias à son profit : affiches, informations cinématographiques, radio, journaux, il est partout. Au cours de la bataille d’Angleterre puis du Blitz, de juillet 1940 à mai 1941, Churchill se déplace sans cesse sur le terrain pour soutenir le moral de la population des quartiers bombardés. Homme vaniteux, impulsif et bavard, étant toujours persuadé d’avoir raison, il veut tout savoir, tout contrôler. Après la bataille d’Angleterre, il ne songe qu’à prendre l’offensive, conçoit et s’obstine parfois à soutenir des plans irréalisables de débarquement en Norvège, sur la pointe du Cotentin ou à l’extrémité nord de Sumatra. Tout ceci est source de nombreuses tensions avec ses collaborateurs. Certains, dont le général Brooke et Anthony Eden, n’hésitent pas à lui tenir tête lorsqu’il va trop loin.

 

Dans sa politique de guerre, Churchill accorde un intérêt particulier aux services de renseignements, qu’il fait revoir entièrement. En juillet 1940, il confie à Hugh Dalton, le ministre de la guerre économique, la création d’un service de renseignements-action, le Special Operations Executive. Chargé de l’espionnage, des sabotages sur le continent et de l’incitation au soulèvement et à la résistance dans les territoires occupés, le S.O.E. va étendre ses ramifications dans toute l’Europe. Sous son impulsion, sont également créés un service de propagande, le Political Warfare Executive, et un service d’évasion. Alors que la Grande-Bretagne se retrouve seule face à l’Axe, Churchill, conscient du rôle crucial que les États-Unis seront amenés à jouer dans le conflit, s’efforce de consolider ses liens avec le président Roosevelt, échangeant avec lui un très nombreux courrier personnel. Il multiplie les interventions diplomatiques et obtient ainsi l’aide des Américains pour réarmer les soldats britanniques après Dunkerque, puis la loi prêt-bail en mars 1941. Du 9 au 12 août 1941, il rencontre Roosevelt au large de Terre-Neuve et signe avec lui la Charte de l’Atlantique, texte d’ordre très général d’engagement à lutter pour la démocratie et la liberté.

 

Dès 1940, Churchill donne une grande importance à la Méditerranée, où il souhaite maintenir la prédominance britannique en s’attaquant au point faible de l’Axe, l’Italie. Il maintient la Royal Navy sur place, en dépit de la menace de débarquement allemand en Angleterre, et envoie en Égypte plusieurs unités blindées, qui interviendront dans les campagnes d’Égypte, d’Érythrée et des Balkans. Au printemps 1941, il décide personnellement d’aider la Grèce en envoyant le corps expéditionnaire. Mais les troupes britanniques sont repoussées par les Allemands, venus soutenir les Italiens. Persuadé depuis longtemps, en dépit du pacte germano-soviétique signé en août 1939, qu’Hitler attaquera l’U.R.S.S., Churchill n’est pas surpris par le déclenchement de l’opération Barbarossa. Dès le 22 juin 1941 au soir, dans un discours à la B.B.C., lui, l’anticommuniste farouche, apporte son soutien aux Soviétiques : "Nous avons un objectif irrévocable : abattre Hitler (...). Tout homme, tout pays qui combat le pouvoir nazi sera assuré de notre soutien. Tout homme, tout pouvoir qui s’allie à Hitler est notre ennemi". Ses relations avec Staline sont cependant complexes, difficiles, les deux hommes ayant d’évidentes divergences de vues, notamment sur l’ouverture d’un second front et sur le tracé des futures frontières européennes. Mais Churchill sait que le soutien soviétique est indispensable pour vaincre l’Axe et accepte, après d’âpres discussions, de faire quelques concessions. En décembre 1941, il accueille avec soulagement l’entrée en guerre des États-Unis, et n’aura alors de cesse de faire en sorte que les Américains privilégient la lutte contre l’Allemagne au détriment de la guerre dans le Pacifique.

 

Tout au long du conflit, Churchill fait preuve d’une activité stupéfiante. Il dort peu, quatre à cinq heures par nuit, travaille dans son lit le matin, et jusque dans son bain. Il voyage beaucoup, sous le nom de code de colonel Warden, n’ayant de cesse de participer directement à la préparation des stratégies alliées : conférence de Washington avec Roosevelt, du 12 décembre 1941 au 14 janvier 1942, à la suite de laquelle est créé un état-major combiné anglo-américain ; nouveau voyage aux États-Unis du 17 au 25 juin 1942 ; voyage à Moscou du 12 au 15 août 1942, où il tient des conversations houleuses avec Staline ; en 1943, il se rend à la conférence de Casablanca du 14 au 24 janvier, à la deuxième conférence de Washington du 12 au 25 mai, à la conférence de Québec du 14 au 24 août, retourne à Washington du 1er au 5 septembre, participe à la conférence du Caire du 22 au 26 novembre, puis à celle de Téhéran du 28 novembre au 1er décembre. Au mépris de plusieurs pneumonies et alertes cardiaques. En décembre 1943, alors qu'il se trouve à Tunis, une nouvelle crise cardiaque fait craindre pour sa vie. Après 15 jours de convalescence à Marrakech, il est à nouveau sur pied.

 

Les entrevues avec Staline et Roosevelt mettent en lumière les divergences stratégiques des trois alliés : Staline revendique l’ouverture d’un second front en Europe. Les Américains défendent l’idée d’une attaque directe en France. Churchill, quant à lui, est partisan d’une stratégie périphérique de contournement et repousse, au début de 1942, plusieurs projets américains visant à un débarquement en France pour 1943, craignant une trop faible préparation, désireux de mettre à mal avant le potentiel militaire et les ressources économiques du Reich, en multipliant les raids aériens sur l’Allemagne, pour limiter les pertes humaines. Après les défaites de Dunkerque, de Singapour et de Tobrouk, il doute également des

capacités de l’armée britannique face à la Wehrmacht. Il veut au contraire porter l’effort en Méditerranée et fait approuver, en juillet 1942, le débarquement en Afrique du Nord pour le mois de novembre. En janvier 1943, est décidée l’opération Husky, conduisant au débarquement en Sicile en juillet, puis en Calabre en septembre. Churchill espère à terme que les troupes alliées remonteront par l’Italie pour prendre le Reich à revers. Mais en novembre 1943, à conférence de Téhéran, il doit, sous la pression soviétique et américaine, accepter l’ouverture d’un second front en France pour le printemps 1944. Jusqu’au bout, il va cependant tenter de contrecarrer le débarquement en Provence.

 

Néanmoins, une fois l’opération Overlord décidée, Churchill met tout en œuvre pour sa réussite. Il apporte personnellement d’importants éléments aux préparatifs du débarquement, prescrivant tout particulièrement la construction des ports artificiels et de chars spéciaux capables de briser les champs de mines et de traverser les fossés antichars. A la veille du jour J, seule l’intervention personnelle du roi George VI le dissuade d’embarquer avec les troupes. Dès le 10 juin, il visite les plages du débarquement et inspecte le front de Normandie. A partir de l’été, il reprend ses nombreuses pérégrinations. Le 12 août, il rencontre Tito à Naples ; il se rend ensuite à Rome, où il est reçu par Pie XII le 23 août. Du 11 au 19 septembre, il assiste à la nouvelle conférence de Québec, puis s’entretient avec Roosevelt à Hyde Park au sujet de la bombe atomique. Le 11 novembre, il est à Paris, où il descend avec De Gaulle les Champs-Élysées sous les acclamations de la foule.

 

Et la guerre n’est pas encore finie qu’il pense déjà à l’Europe d’après-guerre et aux tensions inévitables qui ne manqueront pas d’apparaître avec l’U.R.S.S. Du 9 au 19 octobre 1944, il rencontre Staline à Moscou. Dès le premier soir, il lui remet un petit papier, proposition d’un partage futur des zones d’influence en Europe centrale et balkanique. Le "vilain document" comme il l’appelle lui-même, reçoit l’approbation de Staline. Indigné de la non-intervention des Soviétiques pour aider les insurgés de Varsovie, il tente en vain d’amener Roosevelt à une attitude plus ferme envers Staline et propose une offensive vers les Balkans pour prendre l’U.R.S.S. de vitesse en Europe centrale. Et il intervient personnellement en Grèce, après l’éclatement de la guerre civile le 3 décembre 1944, en envoyant le corps expéditionnaire britannique, chargé d’empêcher l’instauration d’un régime communiste. Il se rend lui-même à Athènes du 25 au 27 décembre, pour diriger les pourparlers entre les différentes factions, et à nouveau à la mi-février 1945 pour entériner les accords de paix. La Grèce reste dans le camp occidental. Mais à la conférence de Yalta, du 4 au 11 février 1945, où il défend les positions de la France qui n’est pas représentée, il prend conscience avec plus d’acuité encore qu’à l’automne 1943 de la faiblesse politique du Royaume-Uni face aux deux grandes puissances, et il ne peut empêcher le partage de l’Europe en sphères d’influence américaine et soviétique. Le 12 mai 1945, dans un télégramme au nouveau président Truman, Churchill écrit, à propos des pays libérés par les Soviétiques : "un rideau de fer s’est abaissé sur leur frontière. Nous ignorons tout ce qui se passe derrière".

 

La capitulation de l’Allemagne, le 8 mai 1945, marque l’apogée de sa popularité. Désireux de se faire confirmer dans sa place par le peuple britannique, Churchill met fin dès le 23 mai à la coalition et forme un gouvernement de transition dans l’attente des élections. Cependant, il commet l’erreur d’axer sa campagne électorale non sur un programme, mais sur sa personne. Et, bien qu’héros national, il garde aussi l’image d’un homme du passé pour la population qui désireuse de tourner la page, vote massivement pour le programme de réformes et de reconstruction proposé par les travaillistes. Les résultats des élections sont connus le 26 juillet 1945 : la victoire du parti travailliste est éclatante. Churchill , qui participe alors depuis le 17 juillet à la conférence de Potsdam, doit quitter le devant de la scène. Stupéfait, très fortement touché par cet échec, il s’installe dans une nouvelle demeure, à Hyde Park Gate, où, irritable et agressif, il multiplie les disputes avec sa femme. En août, il part pour le lac de Côme, où il se remet à la peinture. En septembre, il se lance dans la rédaction de ses mémoires de guerre. Le premier volume, qui paraît en 1948, connaît un immense succès en Grande-Bretagne et aux États-Unis et lui permet de rétablir sa situation financière.

 

Churchill ne met cependant pas fin à sa carrière politique, sa seule véritable raison de vivre. Député de Woodford, il reste également leader du parti conservateur et reçoit, le 1er janvier 1946, l’Ordre du Mérite. La politique intérieure l’intéresse toujours aussi peu. Victorien dans l’âme, il est profondément blessé par le déclin de la puissance britannique et par son désengagement des colonies. Durant la guerre déjà, son refus d’écouter les aspirations autonomistes des colonies avait donné lieu à de nombreuses tensions en Inde et à une crise politique avec l’Australie en 1941-1942. En août 1947, il s’oppose à l’indépendance de l’Inde. C’est surtout dans la politique extérieure et les relations internationales qu’il continue à donner sa pleine mesure. Au Westminster College de Fulton, aux États-Unis, le 5 mars 1946, il annonce le partage du monde entre démocraties occidentales et monde soviétique, réemployant le terme de "rideau de fer", et lance l’idée d’une association des pays anglo-saxons, qui sera la base du futur pacte de l’Atlantique nord. Il défend également l’idée d’une union européenne, proclamant à Zurich, le 19 septembre 1946 : "Il faut que la famille européenne, ou tout au moins la plus grande partie possible de la famille européenne, se reforme et renoue ses liens,  

de telle manière qu'elle puisse se développer dans la paix, dans la sécurité et dans la liberté. Il nous faut ériger quelque chose comme les États-Unis d'Europe. Le premier pas à accomplir est la constitution d'un Conseil européen. Pour mener à bien cette tâche urgente, la France et l'Allemagne devront se réconcilier ; la Grande Bretagne, la famille des peuples britanniques, la puissante Amérique et, je l'espère sincèrement, l'Union Soviétique (car, alors, tout serait résolu) devront se poser en amis et protecteurs de la nouvelle Europe". En 1947, il fonde le Mouvement pour l’Europe unie. L’année suivante, président d’honneur du congrès européen de La Haye qui donne naissance au Conseil de l’Europe, il appelle à l’unité politique européenne et à la coopération économique et militaire. Le 16 mai 1950, dans un discours au Conseil de l’Europe, il se déclare favorable à la création d’une armée européenne et au réarmement de l’Allemagne fédérale.

 

La victoire du parti conservateur aux élections législatives du 25 octobre 1951, reconduit "l’homme du demi-siècle", comme l’a surnommé le Times, à la tête du gouvernement. Sur le plan intérieur, sa politique d’apaisement social a des effets positifs jusqu’en 1953. Fidèle à sa politique, Churchill privilégie les relations extérieures, cherche à freiner le mouvement de décolonisation et affirme sa volonté de resserrer les liens avec les États-Unis. Il se rend à trois reprises en Amérique, rencontrant Truman le 4 janvier 1952, et Eisenhower le 5 janvier 1953 et le 29 juin 1954, date à laquelle les deux présidents montrent leur accord sur la politique occidentale en signant la charte du Potomac. Se faisant au détriment des liens du Royaume-Uni avec l’Europe, cette politique extérieure conduit la Grande-Bretagne à perdre de l’influence en Scandinavie et en Europe du Nord. Après la mort de Staline le 5 mars 1953, dans l’espoir de favoriser la détente internationale, Churchill projette de relancer la communication entre les deux blocs par une rencontre au sommet avec les Soviétiques. "Ceux qui y prendraient part auraient le sentiment qu’il y a mieux à faire pour la race humaine que de se déchirer à belles dents" proclame-t-il aux Communes le 11 mai 1953. Mais il se heurte au refus d’Eisenhower. Le 24 avril 1953, la reine le nomme chevalier de l’Ordre de la Jarretière, distinction qu’il avait refusée une première fois en 1946. Le 2 juin, Sir Winston Churchill assiste au couronnement d’Elizabeth II, le sixième monarque qu’il sert depuis la reine Victoria au début de sa carrière. Le 23 juin, il est victime d’une grave attaque cérébrale due à l’artériosclérose ; il s’en remet une nouvelle fois. Le 15 octobre, il reçoit le prix Nobel de littérature pour l’ensemble de son œuvre historique.

 

Le 30 novembre 1954, pour son 80e anniversaire, Churchill fixe la date de sa démission. Le 1er mars 1955, il fait son dernier grand discours aux Communes et quitte le 10 Downing Street le 5 avril. Il conserve néanmoins son siège de député de Woodford, où il est réélu le 26 mai 1955 et à nouveau le 8 octobre 1959. Sur les instances de sa femme, il renonce à se représenter la fois suivante, et quitte définitivement les Communes le 27 juillet 1964, à 90 ans. Il passe les dernières années de sa vie à peindre, à voyager, rencontre Boulganine et Khrouchtchev en 1956, se rend souvent dans le midi de la France, effectue plusieurs croisières en Méditerranée avec les Onassis. Il entreprend aussi de dicter A History of the English-Speaking Peoples. En novembre 1958, le général de Gaulle le décore de la Croix de la Libération. Il en retire une grande fierté. Sa santé se détériore, il devient totalement sourd, est victime de pertes de mémoire. En 1959, invité par le président Eisenhower, il effectue un dernier voyage en Amérique. En 1963, le Congrès américain lui confère la citoyenneté d’honneur des États-Unis. Victime d’une Nième hémorragie cérébrale dans la nuit du 9 au 10 janvier 1965, Churchill décède à Londres le dimanche 24 janvier, à 8 heures du matin. Ses obsèques nationales sont célébrées à la cathédrale Saint-Paul le 30 janvier, en présence d’un grand nombre de monarques et de chefs d’État. Il est inhumé au cimetière de Bladon, village voisin de Blenheim Palace.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

le vendredi, 22 janvier 2016 posté dans la catégorie C