Clemenceau (Georges)

Ecrit par Marc Nadaux et Éric Labayle

(28 septembre 1841 - 24 novembre 1929)

Georges Clemenceau est né à Mouilleron-en-Pareds (département de la Vendée) le 28 septembre 1841. Son père, médecin de campagne et admirateur de la Révolution Française, est incarcéré et menacé de déportation à deux reprises sous le Second Empire : une première fois en 1852, après le coup d’État du 2 décembre 1851, puis en 1858, après l’attentat d’Orsini. Il suit de près l’éducation de son fils, qui est ainsi très tôt imprégné de républicanisme. Georges effectue ses études secondaires au Lycée de Nantes, aux côtés de Jules Verne, de Jules Vallès ou de Georges Boulanger. En 1858, il entre à la faculté de médecine de la ville, afin de suivre les traces de son père.

Il poursuit ses études à Paris, à partir de 1861. Il y fréquente les milieux étudiants républicains et antibonapartistes. Il se lie notamment avec Auguste Scheurer-Kestner, puis fonde avec quelques amis un journal en décembre 1861 : Le Travail. Celui-ci cependant ne connaît que huit numéros, dans lesquels le jeune militant expose ses convictions républicaines. Ceci lui vaut d’être arrêté et placé en détention à la prison de Mazas au mois de mars 1862. Libéré après deux mois et demi d’incarcération, Clemenceau fonde un nouveau périodique, Le Matin, qui a une existence aussi éphémère que son prédécesseur. Ayant fait la connaissance du révolutioonnaire Adolphe Blanqui, alors en détention à la prison de Sainte-Pélagie, il se brouille quelques temps plus tard avec lui.

Le 13 mai 1865 enfin, il soutient sa thèse de médecine : De la Génération des éléments anatomiques. Il entreprend ensuite un voyage en Angleterre. Après avoir fait la rencontre d’Herbert Spencer et de John Stuart Mill à Londres, Clemenceau s’engage auprès de ce dernier à traduire en français son ouvrage intitulé Auguste Comte et le positivisme. Il gagne ensuite les États-Unis, où il s’intéresse particulièrement au fonctionnement de la démocratie américaine, qui sort à peine de la Guerre de Sécession. Il fait parvenir à ce propos 95 lettres au journal parisien Le Temps, qui se charge de les publier au mois de septembre et d’octobre 1867, non sans avoir opéré quelques coupures dans le texte de son correspondant. Ayant installé un cabinet médical à New-York, Clemenceau se marie en 1869 avec une américaine, Mary Plummer.

De retour à Paris, Georges Clemenceau assiste ensuite à l’entrée en guerre du Second Empire contre le royaume de Prusse, en juillet 1870. Après l’annonce de la défaite de Sedan, il prend une part active à la proclamation de la République, le 4 septembre 1870. Emmanuel Arago, membre du Gouvernement de Défense nationale, lui offre alors la mairie du 18e arrondissement de la capitale (Montmartre), qu’il administre pendant le siège. Il est ensuite élu député de la Seine, le 8 février 1871, sur une liste composée de Républicains radicaux mais démissionne le 27 mars suivant de l'Assemblée Nationale (qui siège à Bordeaux), marquant ainsi son désaccord d’avec la signature des préliminaires de paix. Ceux-ci prévoient en effet l’annexion de l’Alsace-Moselle par le IIe Reich.

Dans la nuit du 17 au 18 mars 1871, Adolphe Thiers, fraîchement désigné comme "chef du Pouvoir Exécutif de la République Française", décide de faire enlever les canons de Paris, groupés à Belleville et Montmartre. Ceci provoque la colère des Parisiens, malgré l’intervention de Clemenceau qui tente de s’interposer. Des émeutes éclatent à Montmartre. Après avoir démissionné de ses fonctions de maire, Georges Clemenceau quitte alors la capitale et n’y revient qu’après la Semaine Sanglante qui met fin à la Commune, au mois de mai suivant. Il se distingue néanmoins pendant ces événements, en tentant de s'interposer entre les Communards et le gouvernement de Versailles au sein de la Ligue d’Union Républicaine des Droits de Paris, fondée le 4 avril 1871.

Après avoir été réélu le 23 juillet 1871, toujours dans le 18e arrondissement, il poursuit ses activités politiques au sein conseil municipal de Paris. Il en devient d’ailleurs le président en 1875, après s’être plus particulièrement occupé des questions d’enseignement, d’assistance et de finances. Élu député de Paris, le 20 février 1876, Clemenceau commence de manière éclatante sa carrière de parlementaire en prononçant, le 16 mai suivant à la Chambre, un discours sur la Commune. A la tribune pour la première fois, il demande au gouvernement Dufaure l’amnistie des Communards, arguant que "c’est une preuve de force".

S'imposant par sa forte personnalité et son éloquence enflammée, Clemenceau devient rapidement le leader du parti Radical. En 1880, il fonde un nouveau journal, La Justice, dont le premier numéro paraît le 16 janvier. L’homme de presse s’entoure alors d’une équipe de rédacteurs, dont fait partie Camille Pelletan, et qui soutient le courant radical. Sous la

Troisième République naissante, Clemenceau conforte sa réputation d'homme politique féroce et intraitable lorsqu'il contribue à la chute du "Grand Ministère" de Léon Gambetta, le 26 janvier 1882, puis en 1885, lorsqu'il fait de même pour le gouvernement de Jules Ferry, dont il combat la politique coloniale. Répliquant au grand exposé doctrinal du président du Conseil le 31 juillet 1885, Clemenceau s’écrie ainsi à la tribune : "mon patriotisme à moi est en France !". La même année, il retrouve l'Assemblée Nationale, mais sous l'étiquette de député du Var cette fois-ci.

Le 7 janvier 1886, lors de son entrée dans le cabinet Freycinet, le général Boulanger, nouvellement nommé ministre de la Guerre, trouve en lui l'un de ses plus ardents défenseurs. Clemenceau s’en détache cependant, au moment où se forme un parti boulangiste dont le discours se teinte d’antirépublicanisme. Au cours de ces années, le député du Var, attaché au nouveau régime et aux libertés que celui-ci a instituées, se consacre en effet à la défense de sa moralité. Il prend ainsi une part active à la démission du président Jules Grévy, le 2 décembre 1887, suite au scandale des décorations. Soumis à son tour à de violentes attaques à l'occasion du scandale de Panama (on lui reproche ses relations avec l’affairiste Cornélius Hertz, un des commanditaires de son journal La Justice), Georges Clemenceau n’est pas réélu dans son siège de député lors des élections de l’été 1893.

L’homme politique se lance alors dans le journalisme, renouant avec ses premières années de militantisme. Il rédige lui-même quelques articles dans son propre quotidien. Le 21 octobre 1897, celui-ci cesse de paraître, faute de moyens financiers. Aussi, Clemenceau entame-t-il à cette époque une collaboration fructueuse avec L’Aurore d’Ernest Vaughan. L'affaire Dreyfus lui donne l'occasion de revenir au premier plan. Georges Clemenceau est l’un des plus ardents défenseurs de la cause dreyfusiste. C'est sur son conseil qu’Émile Zola donne le titre de "J'Accuse", à son célèbre article qui paraît dans L'Aurore, le 13 janvier 1898. Du 7 au 23 février suivant, on voit également Clemenceau aux côtés de l’écrivain lors du procès qui lui est intenté par la Chambre, sur la proposition d'Albert de Mun. Après la grâce présidentielle, il milite activement pour la réhabilitation d’Alfred Dreyfus. 

Au printemps 1902, il reprend son siège de parlementaire, en devenant sénateur du Var. Il devient alors l'un des artisans du rapprochement du "Bloc des Gauches", soutenant la politique anticléricale d’Émile Combes. En 1906, Georges Clemenceau est nommé ministre de l’Intérieur du cabinet Sarrien, un poste qu’il occupe du mois de mars au mois d’octobre suivant. En effet, le 25 octobre, il est nommé président du Conseil. Au sein de son gouvernement figure ainsi René Viviani, le premier ministre du Travail et de la Prévoyance Sociale. Cependant, son caractère indépendant, sa personnalité turbulente et sa politique sans compromissions lui valent la défection puis l'opposition des socialistes. Ces derniers lui reprochent notamment sa répression féroce des grèves ouvrières. Le "briseur de grèves" fait ainsi donner la troupe à plusieurs reprises contre les viticulteurs du Midi au printemps 1907, puis lors des événements de Draveil et de Villeneuve-Saint-Georges du 27 au 30 juillet 1908.

De 1909 à 1914, Georges Clemenceau demeure au Sénat. Après avoir effectué un voyage en Amérique du Sud au mois de juin 1910, il fonde en 1913 un nouveau journal, baptisé L'Homme libre, qui paraît pour la première fois le 5 mai. Celui-ci est ensuite rebaptisé L'Homme enchaîné le 1er octobre 1914, après l'instauration de la censure et du contrôle de la presse. Avec l’entrée en guerre de la France contre les puissances centrales, les conditions de la vie politique ont en effet changé. Clemenceau passe les trois premières années de la guerre dans l'opposition, répétant sans cesse que " les Allemands sont à Noyon " pour alerter les autorités sur la gravité de la situation. Selon lui, certains se complaisent ainsi dans l’inaction depuis la stabilisation du front et l'écartement d'une menace directe sur le cœur du pays. Sa participation à la commission sénatoriale de l'armée lui permet en outre de faire entendre sa voix... et de s'attirer bien des inimitiés.

En novembre 1917, pour tenter de sortir le pays de la crise grave qu'il traverse depuis les échecs militaires du printemps, le président Raymond Poincaré, qui pourtant ne l’apprécie guère, lui confie à nouveau le poste de président du Conseil. Plus résolu et plus intransigeant que jamais, il devint un véritable dictateur (au sens antique du terme) et conduit une politique de salut public qui porte ses fruits l'année suivante. " Je fais la guerre, je fais toujours la guerre ", dit-il le 8 mars 1918 à la tribune de l’Assemblée, pour résumer son jusqu'au-boutisme. En d'autre temps, cet autoritarisme lui aurait valu la mise au ban du monde politique français. En la circonstance, il sort de l'épreuve nanti d'une grande popularité, tant chez les civils que parmi les Poilus. Ses nombreuses visites au front ne sont certes pas étrangères à cela. Soutenant le général Foch dans les heures critiques du printemps 1918, poursuivant en justice les hommes politiques compromis, comme Joseph Caillaux et Louis Malvy, il impose sa marque profonde sur la dernière année du conflit. Plus que jamais, son surnom de "Tigre" est à la fois célèbre et mérité. A celui-ci vient s'ajouter celui de "Père la Victoire", qui résume à lui seul la part prise par lui au redressement de 1918 (notamment pour son rôle dans la création du commandement unique, au mois de mars).

Clemenceau est chargé d’annoncer à la Chambre et au pays les conditions de l’armistice du 11 novembre 1918. L’année suivante et en compagnie du président de la République, il entreprend un voyage dans l’Alsace et la Lorraine reconquise. Représentant de la France à la conférence de Versailles, dont il assure la présidence, il porte à ce titre une part de responsabilité dans l'échec du traité signé le 28 juin 1919. Ses exigences envers l'Allemagne sont en effet exorbitantes. Concessions territoriales et versement de réparations gigantesques sont les deux pans de son programme. Cela lui vaut de nouveaux ennemis. Le 19 février 1919, l'anarchiste Cottin lui tire dessus à trois reprises, sans le blesser grièvement. Six jours plus tard pourtant, il reprend ses activités, faisant preuve d'une santé remarquablement vigoureuse pour son âge. Il conserve d’ailleurs son poste de président du Conseil jusqu'en 1920. Battu très largement cette même année par Paul Deschanel, lors de l'élection à la présidence de la République, il met un terme à sa vie publique. Sa carrière politique qui s'achève résume à elle seule les cinquante premières années de la Troisième République.

Libéré de ses obligations politiques mais blessé par ce dernier échec, il consacre les dernières années de sa vie aux voyages (en Égypte puis aux Indes au mois de septembre 1920 et aux États-Unis à l’automne 1922) et à l'écriture. Il publie ainsi Démosthène en 1925, Au Soir de la Pensée en 1926. Grandeurs et Misères d'une Victoire ne paraît qu’après sa mort. 

Georges Clemenceau décède à Paris le 24 novembre 1929, huit mois après le maréchal Foch, dont il avait fait un généralissime à la conférence de Doullens, le 26 mars 1918...



Pour en savoir plus :

1 - Ouvrages écrits par Georges Clemenceau :

Démosthène, 1925.

Au Soir de la Pensée, 1926.

Grandeurs et Misères d'une Victoire, Plon, Paris, 1930.

Discours de Guerre, Plon, Paris, 1934, 300 pages.

 

2 - Ouvrages biographiques :

 

Duroselle (Jean-Baptiste), Clemenceau, Fayard, Paris, 1988, 1.077 pages.

Monnerville (Gaston), Clemenceau, Fayard, Paris, 1968, 762 pages.

Mordacq (général H.), Clemenceau, les Éditions de France, Paris, 1939, 245 pages.

Ratinaud (Jean), Clemenceau ou la Colère et la Gloire, Fayard, paris, 1958, 256 pages.

le vendredi, 22 janvier 2016 posté dans la catégorie C