Curien (Georges)

Ecrit par Éric Mansuy

(20 décembre 1877 - 26 février 1922)

Né le 20 décembre 1877 à Fresse (Vosges), Georges Curien (Henri-Georges Curien pour l’état-civil) occupait au Thillot (Vosges) un emploi de sagard (employé de scierie). Il épousa en 1903 Marie-Amélie Bocard, qui lui donna deux filles, Marie-Suzanne et Amélie-Lucie, nées respectivement en 1905 et 1906. Il effectua son service militaire au 149e R.I. d’Épinal du 15 novembre 1898 au 21 septembre 1901, période pendant laquelle il devint soldat de première classe le 21 novembre 1899, puis caporal en 1900, avant d’être versé dans la réserve de l’armée d’active pour 11 ans. Il effectua alors deux périodes au sein du 109e R.I., en 1904 et 1907. A l'issue de ce temps de réserviste, il reçut comme tous les hommes de sa génération une affectation dans l’armée territoriale. Il y effectua une période avec le 43e R.I.T. en 1912. Il avait 36 ans lorsqu’il fut mobilisé, en août 1914. Il rejoignit alors le 2e bataillon  du 43e R.I.T. (6e compagnie, 8e escouade).

Dès le 1er août 1914, il entama la rédaction de ses mémoires, pour n’y mettre un terme que le 30 décembre 1918. Ce carnet d’un combattant de la Grande Guerre pourrait n’être considéré que comme un témoignage de plus sur ce conflit. Pourtant, si l’on se réfère au recensement des écrits de combattants effectué par Jean-Norton Cru, il s’avère que les souvenirs de soldats de l’infanterie territoriale ne représentent que peu d'ouvrages, qui furent essentiellement le fruit de lettrés (Normaliens, juristes, écrivains). Le carnet de Georges Curien se distingue nettement de ces écrits pour trois raisons. Tout d’abord, il est le témoignage ininterrompu d’un modeste employé de scierie sur la guerre dans les Vosges et en Alsace, de la mobilisation au 22 février 1918. Ensuite, puisque Georges Curien ne peut être soupçonné d’avoir eu le désir d’être publié, son texte a le mérite de l’authenticité car son auteur y a fait état de sa vie au quotidien sans la romancer, et ce dans une langue d’une qualité et d’un style parfois assez étonnants pour un homme de sa condition. Enfin, il prit ses notes sur le vif et elles sont par là même empreintes d’une émotion souvent absente des récits composés des mois, voire des années après la guerre. 

A la mobilisation, le 43e R.I.T. prit à Épinal sa formation de régiment à sept bataillons de quatre compagnies (7.000 hommes) et six compagnies de dépôt (2.000 hommes). Georges Curien, affecté à la défense de la place, connut alors une vie monotone, routinière, véritable vie de caserne à la campagne, qui se poursuivit jusqu’au 19 décembre, date du départ pour le front. 

Après une période de travaux, la première semaine de l'année 1915 s’écoula en une succession d’ordres, de contrordres, de veilles aux avant-postes et de patrouilles. Peu à peu, l’attente, la lassitude, les intempéries, transformèrent l’ennui en amertume et l’inaction en impatience d’en découdre. Le 12 janvier, il prenait part à une reconnaissance au col de la Chapelotte. Mais ce devait être la seule action de la période : le 21 janvier, il regagnait les cantonnements d’Aydoilles. C’était le morne retour à l’arrière, à l’inaction, à un sentiment d’inutilité. 

Le 11 février 1915, alors qu’ils se rendaient à une revue anodine, Georges Curien et son bataillon eurent l’occasion de rendre les honneurs à Raymond Poincaré et Alexandre Millerand. Ce fut l’un des rares événements qui vinrent troubler la monotonie des journées passées à attendre le départ vers d’autres cieux, moins cléments certes, mais qui auraient au moins l’avantage de mettre un terme à une inaction de plus en plus insupportable. Le 27 février, le 2e bataillon du 43e R.I.T. quittait Épinal pour Fraize. Après avoir mené quelques patrouilles dans les environs de la Croix-aux-Mines, il se retrouva vite à Saint-Dié pour un paisible séjour. Le 10 mars il se mettait en marche en direction du col du Pré de Raves, où il reçut son baptême du feu en franchissant l’ancienne frontière. Ce n’est pourtant que le 2 avril, s’étant rapproché du village du Bonhomme et de la Tête des Faux, "où la fusillade ne cesse jamais", que Georges Curien aperçut des Allemands pour la première fois depuis le début des hostilités ! Les patrouilles, les gardes, les veilles au poste d’écoute se poursuivirent jusqu’au 19 avril, rendues pénibles par la neige et le froid. 

Après avoir passé quelques jours à Saint-Dié en service de place, le 2e bataillon prit la direction de Robache, puis de Denipaire afin d’accomplir des travaux aux tranchées. La cote 627, entre les villages de la Fontenelle et de Launois, était un secteur agité depuis septembre 1914. Georges Curien devait en prendre la mesure. Dès le 11 mai, la préparation de l’offensive allemande prit de l’ampleur, mais l’endurcissement éprouvé durant le séjour dans le secteur du Pré de Raves puis du Bonhomme avait porté ses fruits. Le 30 mai, les tranchées furent soumises à un violent bombardement et, pour la première fois, Georges Curien échappa de peu à la mort. Cette première véritable expérience du combat lui donna l’occasion de tempérer sesardeurs guerrières, et il ne manqua pas d’accueillir comme "un repos bien gagné" la perspective d’un séjour en deuxième ligne à Denipaire, puis plus au calme encore à Saint-Dié, jusqu’au 18 juin. Il y reçut, le 6 juin, sa nomination au grade de sergent. Le 22, il assistait aux combats de la Fontenelle, dont il sortit sain et sauf. Le 6 juillet, il échappa une nouvelle fois à la mort lorsqu’un obus éclata à proximité de lui, en plein déjeuner. Même après les succès français du 24 juillet, le secteur de la Fontenelle ne retrouvait pas le calme, puisque Georges Curien, qui y séjourna jusqu’au 19 août, mentionna des bombardements allemands fréquents sur la position nouvellement conquise. Le 28 septembre, après un mois à Saint-Dié et une semaine en permission, le sergent Curien prit la direction de Celles-sur-Plaine.

Il y arriva le 30 septembre 1915, s’attendant à y trouver un environnement moins agité que celui qui avait été le sien depuis le 11 mai précédent. Le 5 octobre, pourtant, il tirait au cours d’un feu de salve ses deux premières cartouches de la guerre ! Mais ce fut ensuite le retour à la morne vie de secteur. Du 24 octobre 1915 au 8 mars 1916, Georges Curien et ses hommes occupèrent la plupart des tranchées des environs de Celles-sur-Plaine. Cette période passée aux avant-postes et en patrouille ne fut pas à proprement parler de tout repos, mais il est intéressant de voir dans le carnet à quel point les bombardements pouvaient avoir perdu de leur impact psychologique, et de quelle manière la mort des hommes avait pu devenir anodine.

Embarqué le 9 mars 1916 à Raon-l’Etape à destination de Gérardmer, le bataillon transita par le Collet avant de redescendre en plein bois dans les environs du Reichackerkopf, secteur particulièrement inhospitalier. Le 30 mars, après deux semaines dans ses nouvelles tranchées, le 43e R.I.T. comptait déjà un tué. Les bombardements étaient quotidiens. Du 26 mai au 13 juin, le 2e bataillon se vit octroyer une période de repos à Cornimont, puis retourna au-dessus de la vallée de la Fecht. Le 6 juillet, ce fut l’occupation paisible de positions au-dessus de Soultzeren et, le 29, le retour aux tranchées du Reichackerkopf. C’est dans l’une de ces tranchées que Georges Curien fit une chute le 8 août. Il fut alors dirigé sur l’hôpital de la Poste, à Gérardmer, pour une entorse au pied gauche. Il n’en sortit que le 18 novembre pour retrouver sa compagnie au camp de Tinfronce le 2 décembre, après sa permission de convalescence. Son retour sous l’uniforme fut de courte durée puisqu’il contracta une angine dès le 8 décembre. S’ensuivit un séjour à l’ambulance alpine la plus proche, puis, pour la première fois depuis Noël 1913, des fêtes de fin d’année en famille. Revigoré par cette nouvelle semaine de convalescence passée auprès des siens, Georges Curien était prêt pour une deuxième campagne d’Alsace.

Le 16 février 1917, le 2e bataillon  du 43e R.I.T. relevait le 1er bataillon dans le secteur du Linge, par un froid glacial. Il poursuivit ses travaux dans les camps Bouquet, Morlière et au Linge même jusqu’au 19 mars. Le 20 mars, le sergent Curien emmenait un petit détachement à la cote 650, au pied du Noirmont. Il venait de quitter un secteur à la mauvaise réputation pour en occuper un qui n’avait rien à lui envier. Le 23 mars, en réponse aux tirs de l’artillerie française, le poste de la cote 650 subit le feu allemand. Un soldat et un caporal furent grièvement blessés. Quant à Georges Curien, sa bonne étoile ne l’avait pas abandonné : il ne souffrit d’aucune blessure alors que la crosse de son fusil avait été percée d’éclats de part en part ! Sa conduite lors de ce "marmitage" lui valut d’être cité à l’ordre du régiment. Le 4 avril, il était versé à la 8e compagnie (la 6e ayant été dissoute) et se rapprochait de la Tête des Faux. Après un printemps plutôt agité (embuscades et coups de main), les mois de juillet, août, et septembre 1917 s’écoulèrent paisiblement : il fut décoré de la Croix de Guerre et bénéficia d’une permission. 

Le 21 septembre, au jour de la dissolution de son bataillon, il était versé au 250e R.I.T., avec lequel il reprit son périple dans différents secteurs des Vosges. Il fut ensuite affecté au 112e R.I.T. à la date du 17 février 1918. Les mois suivants devaient être mouvementés et Georges Curien allait très vite se retrouver au combat, sans avoir eu le temps de s’y préparer le moins du monde, au sein d’une nouvelle unité et avec une nouvelle mission.

Débarqué dans l'Oise le 26 mars 1918, son régiment fut en effet jeté dans l'une des plus terribles batailles de la guerre : celle de Montdidier, au cours de laquelle l'offensive allemande du 21 mars devait être enrayée. C'est dans un contexte tout à fait nouveau pour lui (la guerre de mouvements en plaine) que le sergent Curien participa à des combats enragés autour de la ferme Filescamp. A la suite de cette terrible épreuve, il retrouva la vie habituelle des territoriaux, occupant des secteurs calmes (en forêt de Parroy notamment). Après la dissolution du 112e R.I.T. (septembre 1918), il servit dans un bataillon de pionniers, travaillant derrière le front, dont il suivit la progression jusqu'à l'armistice du 11 novembre. Il termina ensuite son périple dans les Ardennes belges puis au Luxembourg.

Georges Curien ne devait pas profiter longtemps de la paix revenue. Il s'éteignait au Thillot le 26 février 1922, à l'âge de 44 ans.

 

Pour en savoir plus :

Ouvrage écrit par Georges Curien : 

Carnet de Guerre de Georges Curien, Territorial vosgien, retranscrit et commenté par Éric Mansuy, préface de Jean-Noël Grandhomme, éditions Anovi, Parçay-sur-Vienne, 2001, 96 pages. Ce livre est disponible chez Anovi

le vendredi, 22 janvier 2016 posté dans la catégorie C