Hughes (Sir Samuel)

Ecrit par Éric Labayle

(8 janvier 1852 - 24 août 1921)



Samuel Hughes est né à Darlington en 1852 (certaines sources mentionnent 1853). Successivement instituteur puis patron de presse, il est entré au parlement comme député conservateur en 1892. Très vite, il s'est fait remarquer par son goût pour les polémiques. Avant même son entrée en politique, c'est le journal qu'il dirigeait, à Lindsay (Ontario), qui lui servait de tribune. Esprit provocateur, il s'était attiré ainsi de solides inimitiés dans la communauté catholique canadienne et chez les Canadiens francophones. 

Mais la grande passion de Sam Hughes n'était ni la politique ni la religion. C'était l'armée. Et là encore, ses déclarations tonitruantes et son penchant pour la provocation lui assurèrent une grande notoriété. Alliant les actes aux paroles, il partit combattre en Afrique du Sud au sein du contingent canadien. Il en revint persuadé qu'il serait décoré de la Victoria Cross pour ses hauts faits d'armes et ne se priva pas de le faire savoir...

Conséquence de son intérêt pour les questions militaire, Sam Hughes fut nommé ministre de la Milice du cabinet Borden en 1911. A ce poste, il put mettre en application ses conceptions de la défense du Canada. Nationaliste et impérialiste à la fois, il s'employa à promouvoir une plus grande implication du dominion dans la politique militaire impériale et, à contrario, prônait un retrait de la Mère-Patrie britannique des affaires canadiennes. En clair, cela signifiait la substitution des autorités militaires locales britanniques par leurs homologues canadiennes. La Milice, troupe non permanente composée de Canadiens, devait en conséquence remplacer les troupes métropolitaines dans tous les secteurs de la vie militaire.

Sur le plan économique, cette politique se traduisit par un abandon de certains approvisionnements venant de Grande Bretagne et leur remplacement par des marchés passés avec des entrepreneurs canadiens. L'adoption du fusil Ross est un bon exemple de ces choix. Même si elle s'inscrivait dans une évolution plus globale et, somme toute, logique, qui voyait les dominions prendre une part de plus en plus importante dans la vie impériale britannique, la politique de Hughes n'allait pas sans provoquer des remous. Les autorités militaires britanniques, tout d'abord, voyaient d'un mauvais oeil ce processus d'autonomie de l'armée canadienne. Les propres partisans du ministre, ensuite, s'émurent à maintes reprises de ses prises de décision radicales qui les plaçaient dans une situation délicate vis à vis des autorités impériales. C'est que toutes ces mesures s'accompagnaient de propos plus ou moins exubérants ou déplacés, qui ne manquaient pas de froisser les susceptibilités.

Hughes était un partisan farouche et loyal de son premier ministre, Sir Robert L. Borden. Mais cette fidélité ne devait pas résister aux maladresses et aux coups d'éclat de ce ministre turbulent. Personnage excentrique, il était vantard, imprévisible et obstiné. Amateur de beaux uniformes, il ne se privait pas de poser complaisamment pour les photographes et n'hésita pas à s'auto-attribuer le grade de général. Cet homme haut en couleurs était loin de faire l’unanimité parmi ses contemporains. Ses initiatives, ses prises de position et ses discours ont mis à de maintes reprises ses propres partisans dans l'embarras ; à l'inverse, ses détracteurs y trouvaient une multitudes d'arguments. 

C'est en août 1914 que Sam Hughes accomplit ce qui devait être sa plus grande réalisation et sa plus belle réussite. Lorsque le Canada décida de s'engager dans le conflit, il prit la décision de ne pas respecter les plans de mobilisation établis depuis 1911, mais de mettre sur pied une armée nouvelle, fondée sur les troupes de la Milice. En quelques semaines, c'est bien à une re-création de l'armée canadienne qu'il s'employa ! L'entreprise était risquée, mais ce pari fou fut tenu. A grand renfort de propagande, les volontaires affluèrent. Pour les accueillir et pour permettre aux nouveaux corps de troupe d'assurer leur cohésion, des camps furent édifiés en toute hâte : celui de Valcartier fut le premier, suivi par le camp Borden (au nord de Toronto).

Après quelques semaines, le Canada était en mesure d'expédier une division d'infanterie entière sur le front !! Un tel résultat tient du miracle. Il n'est pas étranger non plus à l'inlassable activité de Hughes, qui s'est démené comme un beau diable pour créer "son" armée. En effet, excessif comme toujours, il s'est vite comporté comme si cette nouvelle force militaire était son armée personnelle et non celle du Canada ou de la couronne britannique. Fort de cette illusion, il n’hésitait pas à insulter ceux qui ne respectaient pas son autorité. En Angleterre, il n'a cessé d'insister pour se mêler du commandement, alors qu’il n’en possédait ni les capacités ni le droit. Il alla même jusqu'à donner des conseils de stratégie et de science militaire à Lord Kitchener ! Se sentant omnipotent, il prétendait tout régir : les avancements des officiers, les passations de contrats militaires, etc. Beaucoup de ses contemporains (à commencer par le duc de Connaught lui-même) le considéraient comme un fou furieux. Toutefois, Borden accepta longtemps toutes ces interventions intempestives car il savait que Hughes était populaire auprès de l’opinion publique. 

Mais les réussites de Hughes, aussi éclatantes fussent-elles, ne sauraient occulter ses échecs. Le premier de ceux-ci est lié aux improvisations d'août 1914. Les camps militaires, aménagés en toute hâte, se sont vite avérés impropres à remplir leur mission. Les infrastructures déficientes et les bâtiments trop sommaires n'ont pas résisté longtemps à l'afflux de soldats.

C'est donc dans des conditions matérielles plus que précaires que les contingents durent s'entraîner avant leur départ pour l'Europe. Le second échec de Hughes était la conséquence de son obsession nationaliste. Refusant les armes et les équipements britanniques, il imposa des dotations fournies par des industriels canadiens. Le fusil Ross (fabriqué à Québec) par exemple était une belle arme, précise et d'une finition soignée. Mais si elle brillait dans les compétitions de tir, elle était parfaitement impropre à un usage en campagne : trop fragile, elle s'enrayait vite et ne supportait pas les cadences de tir élevées... Sur le front, les soldats canadiens se rendirent vite compte des limites de leur fusil, qu'ils échangeaient dès que possible contre des Lee-Enfield anglais. En 1915, c'est le général Alderson (chef de la division canadienne) lui-même qui présenta au gouvernement ses griefs contre cette arme et proposa son remplacement par le Lee-Enfield. Mais Hughes, piqué au vif, s'entêta et assura Sir Charles Ross (inventeur et fabriquant du fusil) de son soutien. Il fallut encore de longs mois de polémique et de nombreuses morts inutiles (à cause d'incidents de tir) pour que le Canada acceptât enfin de doter ses soldats d'un fusil adapté à la guerre des tranchées. Parmi les autres exemples de décisions malheureuses prises par le ministre de la Milice et maintenues par lui contre vents et marées, on peut citer l'adoption de la pelle Mac Adam, la fourniture de brodequins dont le cuir, trop fin, se décomposait dans l'eau, l'achat de véhicules manquant de pièces détachées, une politique anarchique de fourniture de munitions, etc.

En 1916, Hughes fit les frais de ses erreurs. La pression des événements avait poussé à une remise en cause totale de sa politique d'approvisionnement de l'armée. De plus, une fois retombée la ferveur patriotique de 1914, le nombre de volontaires ne cessait de chuter et il s'avérait incapable d'y remédier. Au fil des mois, Sir R.L. Borden se trouva contraint de revoir le soutien qu'il apportait à son ministre. C'est en août 1916 que ce dernier franchit les limites du tolérable. Vers la fin du mois et sans l'autorisation du gouvernement, il se permit de créer en Angleterre un sous-conseil de la Milice. Cet organisme devait lui permettre de renforcer encore son pouvoir sur le corps expéditionnaire canadien en Europe, au détriment des autorités d'Ottawa et de Londres. Borden réagit très vite. Le mois suivant, il créait un ministère des Forces Militaires d'Outre-Mer, lequel devait dépendre directement du gouvernement, et non plus du seul ministère de la Milice et de la Défense. Ce nouveau ministère fut confié à Sir George Halsey Perley le 27 octobre suivant. C'était un désaveu cinglant pour Hughes. Le 13 novembre 1916, il démissionnait. Son départ provoqua la réflexion sans ambiguïté de l’un de ses confrères : "le cauchemar est terminé"...

Privé de son portefeuille de ministre, Sam Hughes termina sa carrière politique comme député. Mais si son aura avait décliné, il n'en avait pas perdu son goût de la polémique, voire de l'insulte publique. Après la fin de la guerre, c'est au général Currie qu'il devait s'en prendre avec véhémence. Il est décédé en 1921 et enterré dans le cimetière Riverside de Lindsay, dans l'Ontario.

le lundi, 25 janvier 2016 posté dans la catégorie H