Lambert (Henri)

Ecrit par Éric Labayle

(4 février 1897 - 17 décembre 1958)

 


Henri Jean René Jules Lambert est né le 4 février 1897 à Beaune, dans le département de la Côte-d'Or. Étrangement, ses parents persistent à l'appeler par son deuxième prénom, Jean, et ce n'est que vers 1925 que s'impose l'usage de Henri. Son père est un ancien officier des troupes de marine, vétéran des campagnes coloniales et de la guerre de 1870-71, pendant laquelle il a été blessé. Il est déjà âgé, puisqu'il a 47 ans lors de sa naissance (sa mère en a 28). Il est élevé dans un milieu caractéristique de la bourgeoisie catholique provinciale : les prêtres sont des familiers de la maison. 

Dès son plus jeune âge, Henri Lambert témoigne d'un esprit d'une vivacité hors du commun. Sa soif de découvertes et de création est frénétique, ainsi qu'il l'écrira plus tard : "Quel supplice fut le mien, dès l'enfance, que cette folie d'imagination qui me tortura sans trêve ! Les rares journées où je n'avais rien créé, rien fait de neuf et de pur, dès l'enfance, me paraissaient infernales, immondes...". De fait, il s'adonne à de multiples activités : écriture, poésie, peinture ou paléontologie... Cet esprit bouillonnant s'accommode fort peu de l'ordre : sa chambre est un capharnaüm, dans lequel pourtant chaque livre ou objet est répertorié et étiqueté. Il en va de même pour son écriture, que son entourage aura la plus grande peine à déchiffrer tout au long de son existence.

Très tôt, le jeune homme se révolte contre son milieu. Élevé dans la tradition catholique, il se fait agnostique et sceptique. D'origine bourgeoise, il devient anarchiste. Après avoir appris à jouer du violon, il prétendra toute sa vie détester la musique. En réaction contre la rigidité toute militaire de son père, il développe un fort tempérament artistique. Sa scolarité est exemplaire : il collectionne les prix d'excellence et les mentions au tableau d'honneur du collège Monge de Beaune. Ses dons pour les lettres l'incitent à envisager de faire carrière dans le journalisme. Un de ses oncles, qui est imprimeur, semble avoir sur lui une grande influence en la matière. Pendant les mois qui précèdent la guerre, Henri Lambert tente donc sa chance : il adresse des articles à divers journaux et revues, sans résultat. 

Fin 1913, contre l'avis de ses parents, il se rend à Dijon où il entre à l'école des Beaux-Arts, et déclare ne pas vouloir passer son baccalauréat. Il veut à présent être architecte. Il commence à cette époque à fréquenter le milieu intellectuel bourguignon, ainsi que les cercles roumains et russes de la région, au sein desquels il s'initie à l'hypnose et à la télépathie. Bernard Seguin, son ami d'enfance, fils d'un négociant en vin de Bourgogne, exerce également une très forte influence. Lui aussi est doté d'un très fort tempérament artistique et d'un goût prononcé pour le spiritisme. 

Lorsque commence la première guerre mondiale, Henri Lambert, trop jeune, n'est pas mobilisé. Son père, par contre, est rappelé et affecté à Dijon dans un service auxiliaire. A l'exception de l'absence paternelle, les 18 premiers mois de la guerre se passent donc sans grand changement. Henri rédige quelques études de paléontologie, qu'il publie dans un journal régional. 

Le 11 janvier 1916, il est appelé sous les drapeaux. Il passe six mois à l'instruction au dépôt du 27e R.I. de Dijon ("un ramassis d'idiots", selon ses termes). Bien entendu, cet homme réfractaire à toute forme d'autorité vit très mal cette période d'initiation au métier des armes. Il tente même de déserter le 5 mars 1916, mais il est rattrapé par la gendarmerie à Morez, près de la frontière suisse. Emprisonné à Lons-le-Saunier, il est finalement rendu à son régiment. Il semblerait que l'intervention de son père lui ait alors évité de passer en conseil de guerre. 

Le 20 juillet 1916, il est affecté au 29e R.I., avec lequel il découvre le front, dans la région de Toul tout d'abord, puis en Argonne. Il est blessé au bras et au menton le 3 septembre suivant, puis évacué sur l'hôpital Feulié de Toul. Après guérison et convalescence, il retrouve en octobre son régiment à l'instruction au camp de Saffais. Le 31 octobre, il passe au 106e R.I., au sein duquel il terminera la guerre.

Le 106e R.I. combat alors dans la Somme, près de Bouchavesnes. Pendant plusieurs semaines, le régiment tient ce secteur devenu presque calme après les terribles combats de l'automne et y effectue des travaux d'organisation du terrain. Henri Lambert écrit et dessine : le bois Madame, la pose des barbelés, etc. Au hasard des tranchées, il récolte même des silex taillés... Le 27 novembre, après un séjour éprouvant en première ligne, il est évacué pour "dysenterie très grave". Jugé "intransportable", il est hospitalisé à Amiens, dans une péniche pour mourants. Il se remet pourtant et part en convalescence à Beaune en décembre. 

Il est de retour sur le front à temps pour participer à l'offensive d'avril 1917, au cours de laquelle il est à nouveau blessé. Le souvenir des combats du 16 avril le hantera jusqu'à la fin de ses jours. 

La tentation de la désertion ne l'a pas quitté. Elle lui vaut de violents accrochages avec son père, ainsi qu'une mutation disciplinaire aux avant-postes. La guerre l'accable et le détruit. Il commence à se droguer à l'éther (il restera éthéromane toute sa vie). En octobre 1917, il est à nouveau renvoyé à Beaune en convalescence, suite à une blessure ou à une maladie. Il revient sur le front en décembre, alors que le 106e R.I. occupe un secteur dans les Vosges, les pieds dans la neige. C'est pendant cette période qu'Henri se lie d'amitié avec une Alsacienne germanophone, Maria Kopp, chez laquelle il passe ses instants de repos. Quelques mois plus tard, il apprend la mort de son père, dont la santé s'était rapidement dégradée. 

En 1918, son destin se confond avec celui de son régiment : combats dans la Somme devant Montdidier, secteurs calmes en Lorraine, offensive de Picardie, bataille de Saint-Quentin puis combats autour de Guise. Lorsque sonnent les cloches de l'armistice, le 106e R.I. est à Thaon-les-Vosges, prêt à participer à l'offensive du 14 novembre en direction de Metz. 

La paix revenue lui rend plus insupportable encore la vie militaire : "Je croupis toujours dans mon solide ennui et ma profonde misère", écrit-il fin novembre. Le régiment est à présent en Alsace et Henri Lambert en profite pour visiter la région. Il s'efforce aussi d'apprendre "la langue du peuple moderne le plus raffinés, le plus civilisé", faisant une fois de plus la preuve de son esprit non-conformiste : alors que la France entière honnit l'Allemagne, il en fait les louanges ! Il est finalement rendu à la vie civile le 26 septembre 1919. 

Il conservera toute sa vie des séquelles physique de cette guerre : "une collection d'éclats métalliques" un peu partout dans le corps, et notamment près de l'artère humérale et de fréquentes rechutes de dysenterie notamment. Quant aux blessures morales, elles ne se sont jamais vraiment refermées... La révolte qui était la sienne avant 1914 est décuplée : le voici anticapitaliste, anticlérical et antimilitariste. En outre, son retour parmi les siens est amer : avant de mourir, son père l'avait déshérité et sa mère le met à la porte de la maison familiale dès novembre 1919 ! On ne lui a pas pardonné ses tentatives de désertion. 

A compter du 10 novembre 1919, il est en Lorraine, où il travaille pour le Commissariat Général d'Alsace-Lorraine, au service de la reconstruction. Cette nouvelle vie lui plait d'autant plus qu'elle lui fait rencontrer Frédérique Goerung, surnommée Blanche, une jeune institutrice qu'il épouse le 3 juin 1920. Le mariage est uniquement célébré à la mairie et, sur les documents d'état-civil, Henri Lambert est noté "protestant", ce qui n'est qu'une nouvelle provocation à l'égard de sa famille. Mais la liberté de pensée du jeune couple dresse aussi contre lui les notables de Lorraine, sous l'impulsion du curé de Pettoncourt, qui organise une véritable campagne de diffamation, allant même jusqu'à solliciter la révocation de la mariée de l'enseignement. Un procès, gagné par les Lambert, met un terme aux vexations. 

Quoique fruste, l'existence en Lorraine, d'un village à l'autre au fil des mutations, n'est pas désagréable et le couple fait de nombreux projets. Le 20 janvier 1921 naît leur premier enfant, Rémy, qui sera suivi de quatre frères avant le divorce, intervenu le 9 janvier 1933. Blanche cesse d'enseigner pour s'occuper de ses fils et parce que sa santé s'est considérablement altérée. 

En décembre 1924, la famille quitte la Lorraine pour Colmar, où Henri est nommé contrôleur général des coopératives de la reconstruction du Haut-Rhin. C'est une belle promotion, mais sans lendemain car, quelques semaines seulement après son entrée en fonctions, il est licencié. Commence alors une période difficile : Blanche est malade, ses grossesses successives la fatiguent considérablement et le couple n'a plus d'argent.

De son côté, Henri Lambert, qui collectionne les aventures avec d'autres femmes, s'efforce de retrouver du travail. Il est employé quelque temps au ministère des Travaux Publics, élève de la volaille... En dépit des difficultés matérielles, il continue à écrire et à peindre, exposant ses oeuvres en 1925 à Nancy et en 1926 au Salon des Indépendants, à Paris. Quelques critiques élogieuses paraissent dans la presse, mais l'artiste n'aime pas les expositions. 

Le couple Lambert s'installe à Nice en 1927. Blanche obtient un poste d'institutrice à Moulinet, dans le même département. Mais comme sa situation n'est toujours pas favorable, Henri fait de nombreux projets. Il envisage de partir s'installer en Indochine, avant d'ouvrir en novembre 1927 un cabinet d'architecte à Nice, avec un associé suisse qui se suicidera en 1936. 

L'année 1928 est critique : Blanche, malade, à de nouveau abandonné l'enseignement. Elle vit à Nice avec ses enfants, chez un mari en proie à des crises de mélancolie et qui ne rêve que de bohême et d'évasion... On parle de divorce. Quelques temps plus tard, une fois la séparation consommée, elle sera hospitalisée pour tuberculose dans un sanatorium de Digne. 

Le 18 mai 1928, Henri Lambert devient franc-maçon, sans doute autant par convictions que par esprit de provocation à l'égard de sa famille (bien que son grand-père et son oncle aient eux aussi été vénérables).

C'est également à partir de cette époque qu'il commence à publier des recueils de nouvelles, des paroles de chansons, des pièces de théâtre, des poèmes et des romans. Il y exprime les douleurs d'un homme instable, y sonde les plaies de son âme (dont celles laissées par la Grande Guerre) et fait des expériences littéraires pour le moins déroutantes, proches du surréalisme. Mais le succès n'est pas au rendez-vous et son abondante production (une dizaine de titres entre 1932 et 1942) n'aboutit qu'à le ruiner un peu plus. 

Au début des années trente, il rencontre sa deuxième compagne, Madeleine Tresse, avec laquelle il aura deux enfants. Institutrice comme Blanche, elle est passionnée de littérature et écrivain à ses heures. Les amants entretiennent une relation qui ne sera ni simple, ni régulière et ne se marieront jamais. 

Henri Lambert habite désormais Cagnes-sur-Mer, dans une maison qu'il transforme peu à peu à son image : un fatras de livres, vases, silex taillés, meubles, tableaux... Il amasse "dans sa demeure les objets les plus hétéroclites : armes anciennes, bouddhas, statuettes, racines d'arbres, flacons de toutes tailles, quintaux de pierres et de galets, pièces de monnaie et médaillons de valeur, pendulettes, horloges, etc., etc." (article paru dans "L'Espoir" en décembre 1958). Après la faillite de son cabinet d'architecte, il trouve du travail dans une entreprise suisse de bâtiment, Zubelin-Périère, où il se fait remarquer par son efficacité dans l'organisation du travail et la prévention des accidents. Mais la guerre de 1939 provoque la fermeture de son entreprise. Le voici à nouveau au chômage et sans le sou. Commence alors une vie itinérante : Bordeaux (où il trouve un emploi de dessinateur-architecte au génie de l'Air), Paris (où il est un temps chef de chantier), puis Beaune à la mort de sa mère. 

En dépit de ses errances ("c'est une marche épuisante dans le désert", écrit-il en février 1941) et de ses difficultés matérielles, il poursuit ses travaux de paléontologie, notamment sur le site de la grotte des Fées à Marcamps (en Gironde, près de Saint-André de Cubzac), à propos duquel il publie une notice en 1945. Il écrit aussi, et entretient une correspondance assidue avec les grands noms du monde artistique de son époque : Jean Giono, André Gide, Henri Jeanson, Pierre Drieu la Rochelle, Émile Honegger, etc. Il peint toujours et expose à nouveau ses toiles au Salon des Indépendants (1943 et 1944).

De la fin 1941 à juillet 1946, Henri Lambert vit à Paris, dans le quartier Latin. Il y travaille comme métreur au service de la reconstruction, puis comme bibliographe à la Bibliothèque Nationale, aux archives de la Seine, et dans diverses autres institutions. Pour différents projets, il n'hésite pas à faire appel aux appuis les plus divers. C'est ainsi que, pour venir en aide à Madeleine Tresse, révoquée de l'Instruction Publique pour anti-pétainisme, il ne trouve rien de mieux que de s'adresser à Marcel Déat, avec lequel il avait été en relations avant guerre comme directeur de L'Oeuvre ! Cette démarche lui vaut d'être menacé d'éviction de la maçonnerie. Elle témoigne toutefois de la grande liberté d'esprit de cet homme qui n'hésitera pas non plus, après la guerre, à écrire au tribunal pour défendre Louis-Ferdinand Céline lors de son procès...

De retour à Cagnes-sur-Mer en 1946, il retrouve son ancien emploi chez Zubelin-Périère. Le 28 janvier 1948, au cours d'un chantier dans un couvent, l'effondrement d'une échelle lui vaut de multiples fractures et contusions, au crâne, au dos et aux quatre membres. Son cas est désespéré. A l'hôpital Saint-Roch de Nice, il délire pendant près d'un mois. Il survit pourtant, mais il reste très diminué. "Je suis très démoli et ne puis quasiment plus travailler", écrit-il en novembre 1948. Il souffre notamment de violents maux de tête qui ne le quitteront plus. Après quelques années d'emploi plus ou moins fictif, son entreprise le licencie en 1953. 

Commence alors la période la plus sombre de sa vie. Il est indigent et ne survit que grâce à la charité de ses enfants et amis. Or ses fils, devenus adultes, lui ont gardé rancune de ses frasques passées. Plusieurs d'entre-eux sont brouillés avec lui et lui refusent toute assistance.

Privé d'électricité, par choix autant que par manque de moyens, il s'éclaire à la bougie et se chauffe avec un poêle à essence puant. 

En dépit de sa santé chancelante et de sa détresse matérielle, Henri Lambert reste un personnage hors du commun. Après sa mort, un journaliste pourra dresser de lui un portrait étonnant : "Tour à tour et avec succès, il acquit connaissances et diplômes d'architecte (...), d'archéologue, d'agronome, d'astronome, d'artisan potier et céramiste, de sculpteur, de géologue, de géomètre et j'en passe. (...). Il réunit ainsi des centaines de livres très rares et traitant de sujets très divers, depuis la philosophie à "L'Art d'Aimer", en passant par les théories d'Einstein et celles d'Épicure... Il accumula notes, documents, parchemins authentiques sur l'histoire des civilisations antiques, se pencha sur les hiéroglyphes (...), se lança à la recherche du secret des émaux (...). (Après son accident) Lambert se mit à peindre et réussit à reconstituer la peinture craquelée des chefs-d'oeuvre de la Renaissance (...). Il n'abandonnait pas pour cela ses recherches géologiques, parcourant les montagnes de l'arrière-pays sac au dos, et recueillant précieusement des échantillons de minéraux". Toujours provocateur, il signe ses cartes de visite "Heinrich Von Landbert" et déclare que les deux plus grandes intelligences du monde contemporain sont Pie XI et Staline. Meurtri par ses échecs, il professe pourtant un profond mépris pour "le mirage des crétins, la maladie de l'argent, les toxines de la propriété". Jusqu'à sa mort, ce personnage volubile, excentrique, érudit et colérique saura s'entourer de nombreux amis. 

Le 17 décembre 1958, un voisin appelle les pompiers : l'appartement d'Henri Lambert est en feu. On découvre son corps carbonisé au pied de son lit. Sans doute s'était-il endormi avec une cigarette allumée. L'amoncellement de livres et de journaux aura fait le reste... Au-delà du drame humain, cet incendie a également détruit une somme considérable de documents, d'objets anciens, d'archives et d'oeuvres d'art. Ses propres tableaux, certes (il a peint quelques 200 toiles, dont beaucoup ont disparu par le feu), mais également de belles pièces, glanées au fil des ans ou données par des amis artistes. Seuls rescapés des flammes, les silex taillés ont été donnés au musée de Grasse, où ils sont exposés depuis.

Henri Lambert est enterré dans le cimetière de Cagnes-sur-Mer. 

Oeuvres d'Henri Lambert (liste non exhaustive) : 

Les Contes de l'Oiseau rouge - Pièce de théâtre - 1932
Dans la Douleur - Recueil de nouvelles - 1933
Faims 1936 - 1936
La Superfemme - imprimerie Labrunie, Paris - 1936
Vie du XIIIe César - éditions de l'En-Dehors, Limoges- Orléans - 1936
Souffles dans les Ténèbres - 1936
Benjoins et Agonies - Recueil de poèmes - imprimerie J. Gamon, Thouars - 1938
Souvenirs et Pacotilles - 1938
Silex - Recueil de poèmes - 1942

le lundi, 25 janvier 2016 posté dans la catégorie L