Lanrezac (Charles, Louis, Marie)

Ecrit par Éric Labayle

(31 juillet 1852 - 18 janvier 1925)

 

 

Le 3 septembre 1914, le général Joffre, accompagné du commandant Gamelin, se présentait à l’école communale de Sézanne, quartier général de la 5e armée. Il venait y rencontrer le général Lanrezac, afin de l’informer de sa mise à disposition et de son remplacement à la tête de cette même 5e armée qu’il commandait depuis le mois de mai précédent. Ce limogeage ne fut ni un acte isolé ni une mesure exceptionnelle, si l’on considère les quelques 180 généraux français qui perdirent leur commandement entre août et décembre 1914 (dont 162 dans la zone des armées). Il prend toutefois un tout autre relief, lorsque sont prises en compte la personnalité de l’officier sanctionné (l’un des cinq généraux d’armée de la mobilisation, futur généralissime désigné), les circonstances de l’annonce (Joffre prend la peine de se déplacer et la précaution d’annoncer en personne la nouvelle à l’intéressé) et les raisons de cette mesure. De telles considérations ont nourri depuis maintes polémiques dans lesquelles s’affrontèrent pêle-mêle, dès avant la fin de la première guerre mondiale, partisans de Lanrezac, adversaires de Joffre, politiques, militaires et historiens... A la 3e armée, l’élimination du général Ruffey, si elle autorise quelques comparaisons, fut incomparablement plus discrète et moins discutée.

Acteur de la bataille dite « de Charleroi » que Gabriel Hanotaux présenta, en son temps, comme une « énigme », vainqueur à Guise et artisan d’une retraite salvatrice jusqu’à la Marne, le général Lanrezac ne semblait pas devoir faire l’objet d’une quelconque disgrâce à la veille du redressement militaire français de septembre 1914. Joffre lui-même ne donne aucun argument décisif dans ses mémoires, s’abritant derrière des considérations humaines très subjectives : incompatibilités de caractère ou d’humeur, fatigue, etc.. Nous somme loin des erreurs meurtrières du commandement en Alsace et en Lorraine et des sentences sans appel émises par les services du G.Q.G. pour stigmatiser les « défaillances caractérisées » de certains généraux de brigade ou de division démis de leurs fonctions dans les premières semaines de la campagne... Le cas Lanrezac est bien plus complexe, à l’image du personnage, des rapports qu’il entretenait avec ses supérieurs ou des événements auxquels il dut faire face, des Ardennes à Sézanne. S’il existe une réponse à la question soulevée par l’éviction du chef de la 5e armée, elle est multiple. La carrière et la personne du général Lanrezac en sont l’un des éléments. Sa conduite des opérations de la 5e armée du 31 juillet au 3 septembre en est un autre, qu’il convient d’étudier à la lumière de l’ambiguïté des relations entretenues pendant cette période avec le général Joffre et tout son état-major.

Charles Louis Marie Lanrezac est né à Pointe-à-Pitre le 31 juillet 1852. Plusieurs sources lui prêtent une ascendance noble, puisque son nom serait l’anagramme de celui du marquis de Cazernal son aïeul, lequel aurait eu recours à ce subterfuge sous la Restauration, afin d’échapper aux menaces que son bonapartisme militant aurait fait peser sur lui. Le dictionnaire de la noblesse ignore pourtant les deux patronymes... Entré à Saint-Cyr en septembre 1869, il n’y resta qu’un peu moins d’une année, puisqu’il fut affecté en corps de troupe comme sous-lieutenant d’infanterie dès le 14 août 1870. Sa brillante conduite au feu pendant la guerre franco-prussienne lui valut d’être décoré de la légion d’honneur sur le champ de bataille, mais elle ne servit pas outre mesure son avancement, puisqu’il n’obtint son deuxième galon que le 14 août 1871 (soit un an de moins qu’en temps de paix), alors que plusieurs de ses camarades de promotion étaient déjà lieutenants depuis plus de six mois (certains même depuis l’automne 1870 !). Passé capitaine le 21 février 1876, il obtint son brevet d’état-major trois ans plus tard et, quatre ans après, effectua un stage à l’état-major de la brigade d’occupation de la Tunisie, alors qu’il servait encore au 113e R.I.. Pendant les deux décennies suivantes, sa carrière se confondit avec celle de la majorité des officiers brevetés. En 1905, il obtint un poste de professeur à l’école de Guerre puis, comme général de brigade, il en assura le commandement en second tout en conservant la direction du cours d’histoire militaire. Ce fut le point de départ de sa notoriété dans le monde militaire.

Ses élèves tout d’abord étaient durablement marqués par son esprit, sa réflexion et sa stature qui le faisaient sortir du lot des enseignants. « Lanrezac a passé la majeure partie de sa vie à préparer la victoire en enseignant l’art de la remporter... (...) Certes, il y avait d’autres excellents professeurs, mais il était sans conteste le plus brillant de tous », a dit de lui le maréchal Fayolle. Bien des années après en avoir été l’élève, le général Gamelin se souvenait avec force de son « tempérament plus complexe » que ses pairs, de ses cours d’histoire « qui étaient de véritables et de magistrales leçons de stratégie » et concluait sans équivoque : « toute ma génération d’officiers sortant de l’école de Guerre avait pour lui la plus haute admiration. (...) La parole aisée, le verbe haut, il en imposait à tous ». Mais cette stature de professeur éminent n’allait pas sans déplaire. Certains officiers généraux parmi ses collaborateurs proches n’appréciaient pas le ton doctoral de sa réflexion et lui reprochaient, comme le fit Franchet d’Esperey (qui lui succéda à la tête de la 5e armée...) son appartenance à la « société d’admiration mutuelle des anciens professeurs à l’École de guerre ».

Ses idées ensuite l’imposèrent comme l’un des grands théoriciens militaires de son époque, lorsque dans le cadre de la vaste réflexion sur le combat, menée en amont et à la suite des conférences du commandant de Grandmaison, il se fit notamment le chantre de l’accompagnement des actions offensives par des feux puissants. D’autres officiers supérieurs se joignirent à lui pour réclamer, contre le dogme de l’offensive à outrance et de la marche en avant, un renforcement de la puissance de feu, parmi lesquels les futurs généraux Pétain, Buat et de Maud’huy. Toujours dans le contexte du mouvement intellectuel qui aboutit à la rédaction des textes réglementaires de 1912-1913, le général Lanrezac se déclara partisan, contre l’avis général, de tempérer l’usage de l’offensive systématique et préconçue par un recours plus fréquent à la manœuvre raisonnée (fut-elle en retraite). Il résumait cette idée en des termes très personnels qui donnent une idée de la forme et de la teneur de son enseignement : « Si chaque commandant de corps subordonné a le droit de bourrer, tête baissée, sur le premier adversaire à sa portée, le commandant en chef est impuissant à exercer la moindre action directrice ». Les événements d’août 1914 ont prouvé par l’exemple le bien fondé de cette affirmation, lorsque des généraux de corps d’armée se déclarèrent impuissants à contenir et diriger les actions offensives désordonnées de leurs échelons subordonnés (pour sa défense, l’un d’eux déclara même que ses clairons auraient sonné la charge sans en avoir reçu l’ordre !), ou lorsque Lanrezac lui-même ne put maîtriser les inutiles et coûteuses contre-attaques menées sans coordination par ses 3e et 10e C.A., sur la Sambre, le 22 août.

Après l’obtention de sa troisième étoile (en mars 1911), Lanrezac reçut la cravate de commandeur de la légion d’honneur (juillet 1912) et prit le commandement du 11e corps d’armée à Nantes. Cet éloignement de la capitale ne lui fut pas néfaste puisque Joffre, qui le connaissait et le considérait déjà comme l’un de ses plus brillants généraux, songeait à lui confier de hautes responsabilités. Ce fut chose faite en avril 1914, lorsqu’il lui donna le commandement de la 5e armée de mobilisation, en remplacement du général Galliéni. Cette nomination s’accompagnait en outre d’un poste au Conseil Supérieur de la Guerre dont Lanrezac, alors âgé de 61 ans et huit mois, devenait le benjamin. Le témoignage du maréchal Joffre, dans ses mémoires, précise la haute estime en laquelle il tenait son subordonné : « (...), mon attention avait depuis longtemps été attirée sur le général Lanrezac, par les hautes qualités d’intelligence, d’activité, d’initiative, de sens de la manœuvre dont il avait fait la preuve au cours des travaux sur carte et des exercices sur le terrain. Nul ne me sembla mieux préparé que lui au commandement de la 5e armée, celle dont la manœuvre serait la plus délicate à mener, celle à laquelle il serait dévolu un rôle essentiellement variable selon les circonstances ».

Ce fut précisément la mission stratégique et tactique de son armée qui provoqua la première dissonance entre Lanrezac et son chef d’état-major général, bien avant la guerre. Le plan de concentration XVII avait placé la 5e armée à l’extrême gauche du dispositif français, à la hauteur de Sedan et de l’Ardenne belge. Elle était donc la seule à ne faire face à aucune menace venue directement d’Allemagne, mais devait couvrir à l’ouest l’ensemble des armées françaises, face à une probable pénétration ennemie en territoire belge. Or, en temps de paix, il n’était pas question de sous-entendre que la France puisse violer de son propre chef la neutralité du royaume de Belgique, même pour s’opposer à une incursion ennemie. Une telle opération ne pouvait donc s’entreprendre qu’avec l’accord du gouvernement belge, voire sur son appel formel. De plus, une action de l’aile gauche française au delà des frontières impliquait un renforcement de ses effectifs et celui-ci ne pouvait être obtenu que par une intervention de l’armée britannique à l’extrémité occidentale du dispositif. Dans cette hypothèse également l’incertitude était de mise, puisque le gouvernement de sa Gracieuse Majesté se réservait le droit de ne décider qu’en dernière minute une intervention militaire sur le continent. Préservation de la neutralité et de la susceptibilité belges et ménagement de l’alliance anglaise étaient donc les deux principales « circonstances » pouvant faire varier le rôle de la 5e armée. Celle-ci devait se trouver prête soit à intervenir vers l’est, en cas de lutte sur la seule frontière franco-allemande (la 4e armée s’intercalant pour sa part entre les 2e et 3e armées, face à Metz), soit à glisser vers le nord de la Meuse, en cas de violation de la neutralité belge par les Allemands (l’armée britannique prenant alors place à sa gauche et la 4e armée à sa droite, face aux Ardennes). Mais la décision, quelle qu’elle fût, ne pouvait être prise qu’après avoir obtenu la certitude de l’axe de progression des armées ennemies, c’est à dire à la fin de leur concentration. Dans l’attente, les généraux français en étaient réduits aux hypothèses et aux controverses, même si la certitude d’un passage allemand par la vallée de la Meuse belge s’avérait plus forte au fil des semaines.

Lanrezac tenait comme certaine la thèse d’un combat en Belgique pour son armée. En mars 1914 déjà, son prédécesseur, le général Galliéni, avait organisé un kriegspiel sur ce thème, en conclusion duquel il avait demandé à Joffre un renforcement des places fortes de Lille, Dunkerque et Maubeuge, ainsi qu’une révision du plan de mobilisation de la 5e armée. Celui-ci ne prenant pas en compte la possibilité d’une attaque allemande au nord du couloir Sambre-Meuse, la seule action envisagée en Belgique était une contre-attaque dans la direction générale de Neufchâteau, en plein centre du massif forestier des Ardennes. A peine investi de son nouveau commandement, Lanrezac reprit à son compte les critiques et les propositions de Galliéni. En juin, il se rendit lui-même dans la région de Sedan, afin d’y prendre connaissance du terrain sur lequel ses troupes devraient se battre si l’hypothèse « belge » était confirmée. Ses craintes n’en furent qu’amplifiées et sa certitude d’un débordement allemand par le nord de la Meuse se renforça. Mais le haut-commandement ne l’écouta pas, soucieux qu’il était de ne pas mettre en doute par des concentrations de troupes trop voyantes la neutralité réaffirmée par Albert 1er.

Le 31 juillet, alors que le général Joffre venait de lancer l’ordre de départ des troupes de couverture et que la menace de guerre se faisait à chaque instant plus précise, Lanrezac tentait une nouvelle démarche pour attirer l’attention du haut commandement sur les inconvénients de la mobilisation actuelle de la 5e armée. Il rédigeait une lettre dans laquelle il s’efforçait d’exprimer avec clarté et mesure ses craintes et ses propositions. Sans remettre en cause l’hypothèse généralement admise d’une poussée ennemie sur Sedan, il exprimait ouvertement ses doutes sur la probabilité de pénétration de l’aile droite allemande dans le massif forestier et montagneux des Ardennes, dont elle ne maîtrisait pas les débouchés. Deux solutions s’avéraient donc probables selon lui : soit l’attaque serait orientée vers Sedan, en amont de l’obstacle (ainsi que le prévoyait le plan de concentration français), soit elle serait dirigée en aval, contre Namur, cette dernière version lui semblant la plus plausible. Le général Lanrezac précisait qu’en cas de menace ennemie sur Givet, voire au nord de la Meuse (c’est à dire selon sa seconde hypothèse), la concentration de son armée ne lui permettrait aucune action efficace; la marche sur Neufchâteau lui ferait donner dans le vide, alors que les forces ennemies avanceraient plus au nord sans rencontrer de résistance majeure. La réflexion était judicieuse mais la lettre n’eut pas l’effet escompté. Joffre la trouva « hors de propos » car lorsqu’il la reçut (le 1er août), il s’efforçait encore de convaincre les autorités politiques de la nécessité d’une mobilisation générale et il lui paraissait pour le moins « prématuré de discuter avec l’un des commandants d’armée d’une situation stratégique encore mal précisée ». En anticipant (sans doute trop ?) sur les missions et les manœuvres de son armée, Lanrezac faisait la preuve de son manque de tact et de son esprit certes brillant mais trop professoral. Même si cela n’apparaît qu’en filigrane dans ses mémoires, Joffre en a vraisemblablement pris ombrage, car il n’entendait pas se faire dicter ses actes par l’un de ses subordonnés, et encore moins recevoir des cours de stratégie. Voilà pourquoi après en avoir rendu compte, il tente de démontrer dans son texte l’inadéquation de la réflexion du chef de la 5e armée (aussi juste soit-elle) à la situation. Ce faisant, il se défend de l’accusation d’avoir négligé la menace allemande par le centre de la Belgique : « (...) si je n’ai jamais cru devoir communiquer par écrit aux commandants d’armée les diverses formes que pourrait prendre notre manœuvre stratégiques, celles-ci n’en avaient pas moins fait l’objet d’études approfondies ». La lettre resta sans réponse et si Joffre se souciait bien du danger qui pesait sur son aile gauche, il s’est gardé de le faire savoir à Lanrezac, ce qui, étant donné le caractère entier de ce dernier, peut être considéré comme une maladresse.

Le 2 août, l’annonce de la violation des territoires belge et luxembourgeois (non confirmée avant le 5 août) donne une fois encore l’occasion au maréchal de se dédouaner (dans ses mémoires) de l’accusation d’avoir négligé le front de Belgique : « J’entrevoyais dès lors la possibilité de la manœuvre à travers la Belgique qui m’avait toujours paru la plus avantageuse et dont j’avais entretenu le gouvernement dès le mois de février 1912 ». Une telle défense a priori serait-elle la conséquence des remarques judicieuses formulées par le commandant de la 5e armée dans sa lettre ? Il est vrai que ce texte fut rédigé en 1921 et que depuis 1916, les partisans de Lanrezac ne se privaient pas de reprocher à Joffre d’avoir mal évalué avant le 15 août le danger d’une aile marchante allemande en Belgique. Nonobstant ces considérations historiographiques, c’est effectivement à partir du 2 août que l’aile gauche française prit une importance inédite. Ce jour là, son centre de gravité était déplacé vers le nord, alors que la 4e armée prenait place entre les 3e et 5e, au nord de Verdun. Le lendemain, Joffre demandait aux commandants des armées de droite de retenir le plus possible de troupes allemandes en Lorraine, afin de soulager leurs homologues de gauche. Il n’était toutefois pas encore question de faire entrer des soldats français en Belgique, tant que celle-ci n’en formulait pas la demande. Ce fut chose faite le 5 et les premières unités envoyées au secours de l’armée belge furent celles du corps de cavalerie Sordet. Le 6, c’est toute l’armée française qui était autorisée à pénétrer en territoire belge, ce qui donnait une occasion supplémentaire à Joffre pour rappeler dans ses mémoires (sans citer l’appel de Lanrezac du 31 juillet mais en y faisant tacitement référence) quelle était sa position vis à vis de l’hypothèse belge qu’il était accusé d’avoir négligée : « Le brouillard se dissipa et la manœuvre principale par la Belgique, que j’avais toujours considérée comme la plus désirable, allait pouvoir entrer dans la période de réalisation ». En dépit de cette affirmation, la probabilité d’un mouvement allemand par le nord de la Meuse restait écartée et la plupart des officiers de l’état-major général n’envisageaient toujours cette manœuvre que dans le but de réduire la pression sur les armées du centre et de la droite, afin que celles-ci puissent lancer leurs offensives plus efficacement...

Tant que les véritables intentions de l’ennemi n’étaient pas perçues avec plus de clarté, la Belgique conserverait donc son statut de front secondaire. Cet état de fait ne convenait pas à Lanrezac, qui renouvela le 6 août sa démarche du 31 juillet. Il avait, disait-il dans ce nouveau courrier, la certitude que des forces allemandes beaucoup plus importantes que prévu étaient déjà entrées en Belgique ou s’apprêtaient à le faire. Le lendemain, la 5e armée reçut l’ordre d’entrer en contact avec les forces belges sur la Meuse, tandis que le corps de cavalerie Sordet devait reconnaître les contours de l’ennemi en conduisant « une vigoureuse action » dans sa direction. Du 8 au 14 août, ces missions d’exploration remplies par la cavalerie et (dans une moindre mesure) par l’aviation permirent de définir avec une précision sans cesse croissante l’état des forces engagées par les Allemands entre Thionville et Liège. Si cinq corps d’armée ennemis avaient bien été identifiés le 8, c’est plus de dix qui étaient annoncés dix jours plus tard ! Une telle montée en puissance aurait pu inciter le G.Q.G. à suivre les suggestions du général Lanrezac et à engager vivement une action offensive vers la Meuse, mais les services d’état-major restèrent longtemps abusés par l’utilisation allemande d’unités de réserve au même titre que celles d’active et sous-estimèrent en conséquence la force réelle de la droite ennemie, ainsi que le danger qu’elle représentait. De plus, l’attaque de Liège et la prise des ponts sur la Meuse ne donnaient aucun renseignement sur les intentions de l’adversaire, puisque la maîtrise de ces points était indispensable pour lui, quelque fût son intention (déboucher au nord de la Meuse vers Bruxelles ou rester au sud).

Pendant que les services d’état-major s’interrogeaient sur la consistance de l’ennemi en Belgique, Lanrezac persistait dans sa vision d’un vaste mouvement tournant de la droite allemande à travers tout le pays. Le 8 août, il chargeait son chef d’état-major, le général Hély d’Oissel, d’aller informer le G.Q.G. du danger d’un vaste mouvement débordant allemand par la rive gauche de la Meuse. Joffre repoussa cette hypothèse et se déclara optimiste. Il trouvait prématuré de se préoccuper d’une telle menace et pensait l’armée allemande incapable de mener à bien un mouvement de cette ampleur (elle était « déprimée », croyait-il). En conséquence, il refusa de déplacer l’armée Lanrezac du débouché des Ardennes vers la vallée de la Meuse en avant de Givet et se contenta de la renforcer en lui adjoignant deux divisions d’Afrique (les 37e et 38e D.I.). Trois jours plus tard, le chef de la 5e armée sollicitait à nouveau le généralissime, afin d’obtenir l’autorisation de déplacer vers Dinant son 1er C.A. qui était alors cantonné dans la région de Charleville-Mézière. Toujours aussi inquiet quant à une menace venant du nord et dans l’attente de voir sa gauche renforcée par l’armée anglaise, Lanrezac souhaitait que ce corps d’armée puisse flanquer son armée en direction de la Meuse, tout en lui servant d’avant-garde vers le nord. Pour la première fois depuis le début des opérations, Joffre donna une suite favorable aux suggestions de Lanrezac et, le 12 août, autorisa le 1er C.A. à faire mouvement. Le gros de la 5e armée, pour sa part, restait dans sa zone de déploiement initiale, même si le G.Q.G. semblait réviser sa position quant à la présence d’une menace allemande au nord de la Meuse (cf. : instruction du 13 août).

Le 14 août, Lanrezac tentait pour la quatrième fois d’obtenir l’autorisation de déplacer ses troupes vers le nord. Il le fit en personne cette fois-ci, puisqu’il rencontra les généraux Belin, Berthelot et Joffre au G.Q.G. en début d’après-midi. Une fois encore, il exposa ses craintes d’un débordement allemand par le nord de la Meuse et proposa de transposer préventivement le gros de ses troupes dans la région de Maubeuge-Hirson. Une fois encore, il se heurta à un refus : cette zone devait être réservée au débarquement des troupes britanniques. En outre, ses interlocuteurs se montrèrent particulièrement confiants; ils ne pensaient pas que l’armée allemande puisse être prête à mener un mouvement tournant d’une telle ampleur, alors pourquoi envisager le moindre déplacement de l’aile gauche française ? C’est donc bredouille que Lanrezac rentra à son Q.G.. Là, il prit connaissance d’un rapport fraîchement arrivé qui lui apportait confirmation des visées allemandes sur la Meuse. S’empressant d’en rendre compte par lettre, il renouvela donc pour la cinquième fois (et la deuxième de la journée !) sa requête : il lui paraissait vital de transférer au plus tôt la 5e armée vers Givet et Maubeuge, en laissant seulement un C.A. et deux divisions de réserve sur le cours français de la Meuse, afin d’assurer la liaison avec la 4e armée. La réponse du major-général fut la même que précédemment : rien ne pressait. Le lendemain toutefois, Joffre donnait enfin l’autorisation de porter deux corps vers le nord, à la suite du 1er C.A. qui était déjà en contact avec l’armée belge dans la région de Dinant. La menace allemande au nord de la Meuse se précisant (et les craintes de Lanrezac se voyant confirmées), il était également procédé à la constitution d’un groupement de divisions territoriales sous le commandement du général d’Amade, dont la mission serait de flanc-garder la gauche française, de Maubeuge à la mer du nord.

Le ralliement de Joffre aux craintes de Lanrezac fut peut-être moins le résultat de l’insistance de ce dernier que de la pression des événements. Le même jour en effet, des éléments de la IIIe armée allemande (von Hausen) s’étaient heurtés à la défense franco-belge des ponts de la Meuse, dans la région de Dinant. Plus au nord, un combat semblable s’était déroulé autour de Huy. Ces coups de sonde devaient être les seules actions notables de l’ennemi dans le secteur avant le déclenchement de la vaste manœuvre en Belgique (le 19), mais elles suffirent (mieux que les démarches insistantes de Lanrezac...) pour faire prendre conscience au G.Q.G. de la réalité du danger de débordement. Doit-on pour autant en conclure, comme n’ont pas manqué de le faire certains observateurs, que le commandant de la 5e armée avait vu juste depuis le début des opérations, « contre le G.Q.G. » ? Certes, il n’avait pas manqué de clairvoyance, mais jusqu’au 15 août, Joffre manquait d’éléments objectifs pour bien mesurer l’ampleur des intentions allemandes en Belgique. En conséquence, il ne pouvait que maintenir la 5e armée dans l’inconfortable position d’expectative que ne cessait de dénoncer son chef. Celui-ci ne s’étant pas départi de son esprit de professeur d’École de Guerre, il clamait ses convictions avec force, affirmait et ne comprenait pas que l’on puisse ne pas suivre ses propositions (puisque celles-ci, même fondées sur des spéculations, ne pouvaient qu’être justes...). Il ne se conduisit donc pas avec toute la docilité et le tact nécessaires à un bon subordonné. Et sa justesse de vue n’y changeait rien... Dès avant le 15 août, il était déjà sorti à plusieurs reprises de la ligne que Joffre entendait faire suivre à ses généraux. En réussissant à « arracher » au G.Q.G. l’autorisation de porter son armée entre Sambre et Meuse, il ôta au mouvement de faux allemand l’atout de la surprise. En amenant la 5e armée sur la route des Ire et IIe armées allemandes, il avait fait preuve d’une précieuse efficacité, mais cette manœuvre n’avait été obtenue qu’au prix de nombreux heurts directs avec Joffre. Celui-ci pouvait-il tolérer une telle attitude teintée d’arrogance et d’insubordination, alors que toute l’aile gauche s’apprêtait à livrer une bataille décisive dont l’enjeu et les circonstances nécessiteraient la plus stricte obéissance ?

En autorisant le mouvement vers le nord de a 5e armée, Joffre ne cherchait pas seulement à contenter Lanrezac. La perspective d’une puissante aile marchante allemande en Belgique servait d’autres projets puisque cela signifiait, en toute logique, que le centre ennemi serait affaibli et qu’une offensive des 3e et 4e armées conjuguées avait quelques chances de réussite. C’était donc au centre et plus sur l’une des deux ailes qu’il chercherait à remporter le succès décisif. Dans cette perspective, la 5e armée ne pouvait espérer recevoir les attentions (ou les renforts) tant sollicitées par son chef depuis le 31 juillet. Ses missions à venir seraient systématiquement subordonnées à l’action de ses deux homologues de droite.

Le 18 août fut une date décisive pour les opérations en Belgique. L’annonce du repli de l’armée belge sur le camp retranché d’Anvers permettait à la droite allemande de reprendre sa marche depuis les alentours de Liège. La route de Bruxelles étant ouverte, la ville fut prise dès le 20. C’est alors que les intentions de l’adversaire furent clairement dévoilées aux yeux du commandement français :

- La IIIe armée (von Hausen) devait déboucher du Luxembourg vers la Meuse.

- La IIe armée (von Bülow) devait s’emparer de Namur puis longer le cours de la Sambre, en direction de Mons et Valenciennes.

- La Ire armée (von Kluck) devait déboucher au nord, afin de balayer le nord de la Belgique puis de la France jusqu’à la Somme, avant de se rabattre sur Paris.

Les pires craintes du général Lanrezac se trouvaient donc vérifiées, au delà de toute prévision. En effet, si le commandant de la 5e armée avait eu raison d’envisager un vaste mouvement allemand par la rive gauche de la Meuse, il était loin de s’imaginer (et avec lui, à fortiori, le haut-commandement français) qu’il serait en présence d’une invasion totale de la Belgique ayant pour but d’envelopper toute l’armée française en atteignant la mer au plus vite ! Une telle manœuvre était particulièrement ambitieuse et elle plaçait la gauche française (une seule armée : la 5e) en position de large infériorité numérique, face à trois armées ennemies. L’appui des Britanniques (qui n’avaient pas encore terminé leur débarquement) s’avérait désormais vital, de même que le maintien d’une liaison étroite entre les 4e et 5e armées.

Le 21 août, la 5e armée était certes parvenue à occuper les positions qui lui avaient été

assignées sur la Meuse et sur la Sambre, mais sa situation était des plus précaires, puisque trois corps d’armée seulement (les 3e, 10e et 18e C.A., ce dernier fraîchement arrivé) restaient utilisables. Le 1er C.A. était indisponible pour une action offensive car il assurait la garde des passages sur la Meuse, en arrière de l’armée (afin de prévenir un éventuel renouvellement de l’incursion du 15 août). Lanrezac était d’autant plus conscient de sa faiblesse qu’il estimait que face à lui les forces allemandes étaient au moins trois fois plus nombreuses. De surcroît, les divisions de réserve (groupement Vallabrègue) étaient trop en retrait pour pouvoir être utilisées dans une bataille entre Sambre et Meuse, l’armée anglaise n’était pas encore déployée, l’armée belge poursuivait sa retraite et l’attaque des 3e et 4e armées sur le centre allemand se soldait dès le lendemain (22 août) par un échec qui, en dépit des injonctions répétées du G.Q.G. pour une reprise de l’offensive, menait à une désorganisation de l’armée de Langle, laquelle se trouvait désormais incapable d’appuyer la moindre action de la 5e armée... De l’autre côté, le corps de cavalerie Sordet était chargé d’assurer la liaison avec l’armée britannique dont il couvrait le déploiement. Ses deux précédents raids l’ayant prématurément épuisé (pour un bénéfice tactique moindre), il donnait de tels signes de faiblesse que Joffre songea à démettre son chef de ses fonctions. Le 22 août, il demanda son avis sur la question à Lanrezac, ce qui tend à prouver que ce dernier possédait encore toute la confiance de son supérieur à cette date.

Chargée tout d’abord de fixer l’aile droite allemande pour favoriser l’attaque des 3e et 4e armées, la 5e armée s’est trouvée contrainte dès le 21 août d’opposer une résistance aussi vive que possible à l’armée von Kluck qui venait d’infléchir sa marche après l’investissement de Bruxelles et menaçait par le nord toute la gauche franco-anglaise... Dans le même temps, l’artillerie de von Bülow commençait le bombardement de Namur, dont le gouverneur militaire appelait Joffre au secours. Lanrezac devait donc faire face à une menace venue du nord (von Kluck), du nord-est (von Bülow) et de l’est (von Hausen). C’est dans ces circonstances qu’il allait devoir livrer bataille le 23 août...

La bataille dite « de Charleroi » ou « de la Sambre » s’engagea dès le 22 août, sur un terrain difficilement praticable car très urbanisé et constellé de houillères, qui rendait l’action de l’artillerie de campagne presque impossible. Conscient de son infériorité numérique, Lanrezac avait disposé ses forces défensivement et leur avait interdit de pénétrer dans les fonds de Sambre autrement que par petits détachements ayant pour mission « d’arrêter les incursions éventuelles de cavalerie », sans résister inutilement. Ces ordres de prudence furent enfreints à plusieurs reprises, notamment par les 3e et 10e C.A., qui s’engagèrent dans de violents combats les 21 et 22 août et subirent de très lourdes pertes qui compromirent leur capacité offensive. Le 22, le chef de la 5e armée informa le G.Q.G. de la faiblesse de ses troupes, de l’inconfort de sa position et des résultats des premiers engagements. Une fois encore, sa lucidité pessimiste jetait une note discordante dans l’optimisme qui était encore affiché par le haut-commandement. Commentant dans ses carnets le sombre bilan dressé par Lanrezac, le lieutenant-colonel Alexandre (officier de liaison entre la 5e armée et le G.Q.G.) écrivait alors : « c’est possible, mais il a tort de le crier sur tout les toits »... Sur l’insistance de Joffre, l’offensive fut déclenchée le 23 août à 7 heures du matin, avec le renfort du 1er C.A. qui venait d’être relevé de sa garde à la Meuse. Très rapidement, les mauvaises nouvelles s’accumulèrent :

- A gauche, les Anglais étaient bloqués autour de Mons par l’aile marchante allemande (armée von Kluck). Ordonnant le repli, French décidait de ne plus soutenir la gauche de la 5e armée.

- Au centre, les premières attaques françaises étaient rapidement stoppées, sans pouvoir freiner l’avance des Allemands qui investissent Namur et, en maints endroits, ne furent arrêtés que par l’artillerie.

- A droite, le 1er C.A. était menacé sur ses arrières par des éléments de von Hausen qui franchissent la Meuse vers Houx et Onhaye. Après seulement six heures d’attaque, Franchet d’Esperey organisait ses positions défensivement.

- Au delà de Givet, la 4e armée poursuivait son repli.

Lanrezac, de plus en plus isolé en pointe du dispositif français et enveloppé sur trois côtés par les armées allemandes, sollicitait l’autorisation de se replier sur la ligne Beaumont-Givet à 21 heures 30. Il ne la reçut que le lendemain en début de matinée, mais le repli avait déjà été amorcé, ce qui fit tomber dans le vide l’offensive allemande destinée à donner le coup de grâce à la 5e armée. En anticipant sur les ordres, Lanrezac jouait sa réputation, il le savait; il savait également qu’une erreur tactique ne lui serait pas pardonnée. Il n’en commit pas. Cette initiative fut salutaire pour toute l’aile gauche française. Elle n’est donc pas à prendre en compte dans la liste des raisons de son évincement. En dépit de multiples déficiences aux échelons inférieurs de son armée, il avait préservé le potentiel offensif de ses troupes et cela eut d’heureuses conséquences six jours plus tard, lors de la bataille de Guise.

« Si la 5e armée s’était obstinée, le succès improbable qu’elle eût pu, dit-on (...) momentanément remporter, aurait aggravé la situation : elle eût été débordée, rejetée à l’est, coupée de Paris, prise peut-être. L’initiative du général Lanrezac a sauvé son armée (...) ».

Le 25 août, Joffre prescrivait à la 5e armée de reculer jusqu’à la position forte des collines de Laon, où elle devrait se rétablir offensivement tout en couvrant Paris. Le 28, une mission supplémentaire lui était assignée : pour soulager les Anglais elle devait « prendre l’offensive à fond sur Saint-Quentin et cela le plus tôt possible (...) ». Cet ordre donna une nouvelle fois à Lanrezac l’occasion de se heurter à Joffre : il n’acceptait pas de devoir mettre en péril la marche de ses troupes pour voler au secours d’un allié avec lequel il n’entretenait pas de bonnes relations.

La mésentente du commandant de la 5e armée et du maréchal French remonte au 17 août, date de la première rencontre des deux hommes. D’emblée, de profondes divergences s’étaient fait jour, quant à la perception du contexte stratégique. Alors que French, soucieux d’économiser les forces de ses troupes, prônait une attitude prudente et attentiste face à une éventuelle menace allemande au nord de Namur (la réalité de la manœuvre n’était pas encore dévoilée; elle le fut à partir du lendemain), Lanrezac défendait plutôt vivement sa théorie d’un mouvement allemand puissant par la rive gauche de la Meuse (entre Namur et Bruxelles) et déplorait de n’avoir pas été autorisé plus tôt à porter son armée sur la Sambre. Comme il l’avait fait avec Joffre depuis le 31 juillet, il ne s’embarrassa point de diplomatie ni de protocole, ce qui laissa à son interlocuteur un souvenir des plus mitigés : « C’était un homme grand qui parlait d’une voix forte, et ses manières ne me frappèrent pas par une spéciale courtoisie... ». Six jours plus tard, le Maréchal ajouta un grief à l’encontre de son turbulent confrère. Celui-ci en effet négligea d’informer les Anglais de son repli du 23 août, après les combats de la Sambre, ce qui eut pour effet de laisser le B.E.F. subir seul les assauts de l’armée von Kluck autour de Mons, alors que toute la 5e armée faisait mouvement vers le sud ! Il est vrai que quelques heures plus tôt, French avait refusé de prêter assistance à la 5e armée, préférant rester statique, plutôt que d’attaquer de flanc les corps allemands en position sur la Sambre contre le 18e C.A. ... La retraite qui suivit (jusqu’à Guise) donna aux deux hommes de multiples occasions de tiraillements. Le 25 août, le lieutenant-colonel Alexandre notait dans ses carnets : « (...) les difficultés continuent avec les Anglais, elles s’aggravent même : on ne se comprend pas. Lanrezac n’est pas l’homme qu’il faut pour être en contact avec eux. Son exubérance les déconcerte. Il clame à qui veut les entendre ses griefs contre eux ». Le lendemain, Joffre se rendait à Saint-Quentin pour tenter de mettre bon ordre dans la discorde franco-anglaise. Là, il entendit les deux partis et exposa ses projets pour la suite de la retraite et la préparation d’une bataille d’arrêt. Lanrezac tout d’abord ne fit aucune critique et se déclara prêt à combattre dès que ses troupes seraient sorties des régions boisées impropres à l’usage de l’artillerie. Il émit toutefois les plus vives réserves quant aux capacités de l’armée anglaise à manœuvrer de concert avec la 5e armée. Il n’avait plus confiance en son allié de gauche. French s’éleva alors contre le manque de coordination entre les deux armées, rappelant les replis unilatéraux français des 22 et 23 août. De plus, il annonça sa volonté de ne pas respecter les directives générales du G.Q.G. et de se replier seul du Cateau sur Saint-Quentin. Joffre dut user de toute son autorité pour le persuader de n’en rien faire et lui accorda en gage la protection du groupement d’Amade et du corps Sordet (lequel s’était déjà beaucoup sacrifié au profit du B.E.F. depuis le 23 août). Reparti pour Vitry-le-François, le généralissime restait inquiet : « (...) j’emportai l’impression de la fragilité de notre extrême gauche (...). D’autre part, j’étais impressionné par la mésintelligence que je sentais naître entre le maréchal French et le commandant de la 5e armée : deux tempéraments, deux mentalités si essentiellement différents qui, au rude contact des difficultés de la bataille, paraissaient ne pas pouvoir s’accorder ».

Les journées qui suivirent l’entrevue de Saint-Quentin n’apportèrent aucune amélioration dans les relations entre le Maréchal et Lanrezac. Bien au contraire. Dès le lendemain, l’armée anglaise, plutôt que de se replier sur Cambrai comme convenu, reculait en empruntant le couloir qui était réservé à la 5e armée. Cette manoeuvre maladroite réduisait l’étalement de la gauche et en facilitait l’enveloppement par les Allemands. Dans l’après-midi du 27 août, les Anglais portaient à nouveau un coup à leur coopération avec l’armée française : ils évacuaient Saint-Quentin sans prévenir la 5e armée, découvrant ainsi dangereusement sa gauche, au moment où celle-ci se préparait à livrer bataille à leur profit... Sans se soucier des dangers qu’il faisait encourir à son voisin, French n’avait plus qu’un souci : se replier jusque dans la région de Compiègne, où il comptait refaire ses forces. Il fallut une fois encore l’intervention personnelle de Joffre pour persuader le chef de la 5e armée d’accepter de stopper le mouvement de ses troupes et d’engager une offensive pour soulager le B.E.F.. Le 28, alors que Haig (commandant le 1er C.A. britannique) venait d’accorder à Lanrezac le soutien de son corps en prévision de la future bataille de Guise, French annula purement et simplement cet appui, laissant la gauche de la 5e armée sans flanc-garde dans la région de La Fère.

Lanrezac n’eut d’autre recours que celui d’utiliser in-extremis le groupement Vallabrègue en remplacement du corps Haig... Bien que moins graves, des crises semblables se reproduisirent régulièrement jusqu’au passage de la Marne. A la veille du redressement tant espéré, Joffre ne pouvait se contenter de cette mésentente sur sa gauche. La reprise d’une offensive générale à partir du 5 septembre impliquait au contraire une cohésion parfaite entre les diverses composantes de l’armée; or, si le généralissime n’avait aucun moyen de pression sur le commandant de l’armée anglaise, il pouvait donner à la 5e armée un chef plus diplomate et plus « gentleman ». Il fut parfois reproché à French d’avoir fait pression sur Joffre, en vue de l’élimination de Lanrezac. Interrogé sur le sujet par le général Edmunds (chef de la section historique du War Office), l’ancien chef du B.E.F. répondit dans une lettre : « Je nie absolument avoir jamais fait la moindre démarche, directement ou indirectement, près du général Joffre pour obtenir le retrait de commandement du général Lanrezac ».

Si Lanrezac manquait de tact et de diplomatie avec French, il en manquait également avec son supérieur direct, le général Joffre. Passées les premières tensions d’avant Charleroi, il fit à nouveau preuve de son esprit frondeur à l’occasion de la bataille de Guise. Le 27 août, il informait le G.Q.G. de son intention de faire replier son armée derrière l’Oise et le Thon. Une telle manœuvre s’opposant formellement aux ordres de Joffre celui-ci demanda avec insistance l’arrêt immédiat de la retraite de la 5e armée. En outre, il abjura Lanrezac de tout faire pour remonter le moral de ses troupes et de ne pas régler le mouvement de son armée sur le recul du B.E.F.. Il obtint satisfaction car un message du Q.G. de la 5e armée l’informa bientôt que celle-ci stoppait sa retraite dans la région de Vervins, afin de se tenir prête à attaquer tout ennemi débouchant sur l’Oise et à soulager les Anglais. Prenant acte de ces bonnes intention, le généralissime donna vers 19 heures de nouvelles instructions plus précises. Il souhaitait que la 5e armée oriente son attaque vers le nord-ouest (contre l’armée von Kluck) et non vers le nord (contre l’armée von Bülow), afin de soulager le corps expéditionnaire britannique de la pression de l’aile droite allemande qui le talonnait. Lanrezac contesta très vivement ce changement d’orientation de la marche de ses troupes. La IIe armée allemande, disait-il, était beaucoup plus puissante et dangereuse que le G.Q.G. ne voulait l’admettre; en se tournant vers la gauche, la 5e armée lui offrirait donc son flanc et ses arrières. Une nouvelle fois, Lanrezac venait d’exprimer ses réserves avec une virulence incompatible avec sa fonction d’exécutant. Refusant d’obéir à un ordre dont il contestait la validité, il songea même à démissionner... Il avait pourtant raison d’être inquiet, car la jonction de son armée avec la 4e armée était menacée au sud de Rocroi par de puissants éléments de l’armée von Hausen. Le lendemain, la création d’un groupement confié au général Foch (future 9e armée) tentait d’apporter une réponse au danger qui pesait sur la cohésion du dispositif français. Toutefois, nonobstant sa clairvoyance, les récriminations de Lanrezac lui firent perdre une bonne part du crédit qu’il possédait avant-guerre auprès de Joffre. Le 28, celui-ci décidait de se rendre en personne à Marle (Q.G. de la 5e armée), afin de vérifier la bonne exécution de ses ordres. « Dès que je vis Lanrezac », a-t-il écrit dans ses mémoires, « je fus frappé par son état physique : il portait sur son visage des marques de fatigue; teint jaune, yeux injectés. Tout de suite, avec des gestes qui traduisaient son état nerveux, il m’objecta aux ordres qu’il avait reçu la veille la fatigue de ses troupes et la menace que l’ennemi allait faire peser sur lui (...) ». Cette description de l’abattement de Lanrezac serait d’autant plus frappante et aurait pu justifier à elle seule le renvoi du général, si elle n’était tempérée, quelques pages plus loin, par le portrait d’un homme « infiniment plus calme que la veille et surtout plus maître de lui ». Une fois encore, Joffre semble avoir quelque peu forcé son trait pour brosser un tableau plus noir que nature, justifiant a priori la mesure disciplinaire à venir. Celle-ci est évoquée pour la première fois à l’occasion de cette rencontre de Marle : « (...) l’état d’esprit dans lequel j’avais trouvé, la veille, le général Lanrezac, me faisait craindre que le commandant de la 5e armée ne fût pas à la hauteur de la tâche qu’il allait avoir à remplir (...). J’étais même résolu, si la chose me paraissait nécessaire, à remplacer le général Lanrezac dans son commandement, (...). Je songeais au général Franchet d’Esperey, (...) ». Cet extrait porte en lui la décision du 3 septembre. Désormais, chaque maladresse du chef de la 5e armée et chaque grief pouvant lui être fait contribueraient un peu plus à hâter son éviction.

A Marle, le 28, la confrontation entre Joffre et Lanrezac fut particulièrement houleuse. Le ton de la conversation monta très vite, surtout après que Joffre eût reproché à Lanrezac d’avoir plusieurs fois manqué à ses devoirs vis à vis des Anglais qu’il « avait laissé écraser » la veille « sans leur porter secours ». Pour sa part, le chef de la 5e armée exposait sans ménagement ses critiques quant à l’attaque prévue vers le nord-ouest, dans la région de Guise. Pour clore la polémique, il exigea de Joffre un ordre écrit le déchargeant de toute responsabilité en cas d’échec. Ce fut le commandant Gamelin qui le rédigea : « La 5e armée attaquera le plus tôt possible les forces qui se sont engagées hier contre les Anglais. Elle se couvrira à droite avec le minimum de forces et s’éclairera de ce côté à grande distance ».

Le 29 août, Joffre était de retour à Marle pour superviser la conduite de la bataille et surveiller les actes de son remuant subordonné. C’est un Lanrezac souverain qui l’accueillit ce jour là, dictant ses ordres avec autorité et méthode, en brillant tacticien dont l’aisance n’était pas sans rappeler le professeur d’avant-guerre. En dépit des difficultés du 10e C.A. (attaqué par la IIe armée avant le début des opérations) et d’un échec de la gauche, la bataille de Guise fut un succès important. Moralement tout d’abord, puisque la Garde était défaite autour de Guise et parce que cette victoire française inattendue jeta le trouble chez le commandement allemand. Tactiquement ensuite, puisque grâce à cette attaque, la 5e armée avait attiré sur elle les colonnes de droite de l’armée von Kluck, soulageant ainsi d’autant l’armée anglaise dans sa retraite et la 6e armée, dont la zone de déploiement (autour de Péronne) était menacée par l’avance allemande. Mais faute d’exploitation, la journée victorieuse du 29 se termina... par une retraite de la 5e armée qui était trop découverte (à droite comme à gauche) et risquait de supporter seule, comme à Charleroi, les efforts de ses trois rivales de la droite allemande. L’ordre de repli général fut lancé par Joffre le 29 août à 22 heures, mais Lanrezac ne le reçut que le lendemain matin, vers 7 heures.

Les controverses d’avant le 15 août, la bataille de Charleroi, la mésentente avec les Anglais et les heurts préliminaires à la bataille de Guise ne peuvent expliquer à eux seuls le limogeage de Lanrezac. Un élément important doit également être pris en compte, en la personne du lieutenant-colonel Alexandre. Celui-ci était l’officier de liaison du G.Q.G. auprès de la 5e armée et à ce titre, il pouvait faire à Joffre des comptes-rendus très subjectifs des faits et gestes du général. Ainsi que le dénonça Galliéni dans ses carnets, « les officiers de liaison, vrais commissaires aux armées, n’écoutent que les potins »; ils pouvaient donc se faire l’écho de rumeurs ou d’opinions portant gravement préjudice au hommes qu’ils étaient sensés servir. C’est vraisemblablement ce que fit Alexandre, en août 1914. Les carnets qu’il a laissés brossent le portrait d’un Lanrezac déprimé, découragé et dont la morosité contaminait tout l’état-major. Fin août, il notait : « Malgré mon respect pour le général Lanrezac, qui a été mon professeur et dont j’ai toujours admiré la belle intelligence, je ne crois pas devoir rien cacher au général Joffre de cette crise que traverse la 5e armée ». Quelques jours plus tard, l’arrivée de Franchet d’Esperey lui inspirait un commentaire nettement plus enthousiaste : « Le moral de l’état-major est transformé. Il semble qu’on respire plus largement... ». Informateur partial du haut-commandement, le lieutenant-colonel Alexandre était d’autant plus sévère à l’égard de Lanrezac que les deux hommes ne s’appréciaient pas particulièrement. Certains témoins ont pu parler d’une réelle antipathie, à tel point que le 3 septembre, jour du limogeage, Alexandre se serait écrié : « Enfin, nous avons Lanrezac ! ».

Du 30 août au 3 septembre, la 5e armée put se replier sans encombre de la vallée de l’Oise à celle de la Marne. Préservant le moral, la cohésion et la valeur combative de ses troupes, Lanrezac avait réalisé sans accroc une manœuvre difficile et vitale pour le futur rétablissement de l’ensemble du dispositif français entre Marne et Seine. C’est dans ce contexte pourtant favorable à l’intéressé que Joffre se décida à démettre Lanrezac de ses fonctions. Une telle décision n’était pas facile à prendre car, ainsi qu’il l’exprime dans ses mémoires, le généralissime avait le plus grand respect pour l’intelligence et les capacités tactiques de son subordonné. Il avait eu maintes fois l’occasion de les apprécier avant guerre, mais à l’épreuve des événements, le constat se faisait amer : « brillant critique militaire d’opérations dans lesquelles il n’aurait pas été acteur, il s’était effondré moralement devant les dures circonstances de ce début de campagne ». En une page, Joffre fait l’état des griefs qu’il formule à l’encontre de Lanrezac. La mésentente avec French et l’esprit critique du chef de la 5e armée sont les plus sérieux, mais aucune erreur objective ne lui est imputée. Les seuls reproches concernent des traits de caractères qui, à eux seuls ne justifient pas une mise à l’écart. Lanrezac avait un esprit trop critique, un verbe trop acide, une attitude frôlant parfois l’insubordination...

Parvenu à l’entrée de Sézanne, le 3 septembre, Joffre y rencontra Franchet d’Esperey près d’une petite ferme. Il lui annonça son intention de lui confier le commandement de la 5e armée et lui demanda s’il se sentait capable d’assurer une telle charge. « Tout comme un autre », lui répondit le chef du 1er C.A.. Après cet entretien informel, Joffre se rendit au Q.G. de la 5e armée. Il y trouva Lanrezac dans son bureau, s’enferma avec lui et lui annonça sa décision de le relever de ses fonctions. Comme justification, il lui reprocha d’être « fatigué, hésitant » et lui déclara : « vous faites des observations à tous les ordres qu’on vous donne ! ». Après s’être brièvement défendu, Lanrezac accepta la sentence avec calme : « Mais les événements ont prouvé combien mes observations étaient fondées. Je m’incline devant votre décision, sachant qu’après une grande défaite, il faut des responsables ». L’entrevue se termina après l’arrivée de Franchet, que l’on avait fait mander à son quartier général.

Mis à la disposition de Gallieni, Lanrezac subit de nombreuses attaques dès les derniers mois de 1914. Le 10 décembre paraissait un document intitulé Quatre mois de guerre, émanant du cabinet du général Joffre. Les craintes émises avant Charleroi par le chef de la 5e armée y étaient sévèrement critiquées comme non fondées, et des considérations purement mensongères sur une prétendue dépression nerveuse y étaient formulées. Mais il y avait pire : le rédacteur de ce texte n’hésitait pas à formuler une accusation de lâcheté dont Lanrezac devait très difficilement se remettre. Jusqu’à sa mort, il s’interrogea sur son action à Charleroi; avait-il eu raison d’être aussi prudent ? de prescrire la retraite dès le 23 août ? La rédaction de son livre (Le Plan de Campagne Français et le Premier Mois de la Guerre, Éditions Payot, 1920) répondait à cette idée fixe. Il fallut attendre 1917 pour qu’une première reconnaissance de son action fût admise. Le 3 juillet, il recevait la plaque de grand officier de la légion d’honneur, avec une élogieuse citation : « A commandé, au cours des premières opérations de la campagne, une armée qui a eu à supporter le choc de masses ennemies très supérieures en nombre. Par sa science militaire et l’habileté de son commandement a réussi à exécuter une manœuvre des plus difficiles au cours de laquelle il a remporté des succès marqués et a rendu au pays les plus éminents services ». Une série d’articles, parus dans Le Correspondant en 1917 et 1918 ensuite, présentait, sous la plume du député du Calvados F. Engerand, un début de remise en cause de la justesse du limogeage. Après la guerre, ce fut au tour du général de Maud’huy de prendre la défense de la mémoire de Lanrezac. En 1923, il était décoré de la croix de guerre belge, en remerciement des services rendus en août 1914. La citation faisait état de sa « clairvoyance » devant Charleroi... Le 29 août 1924 enfin, la grand-croix de la légion d’honneur tentait de réhabiliter définitivement la mémoire du vainqueur de Guise (dont c’était le jour anniversaire). Les insignes lui furent remis le 6 septembre suivant par le maréchal Pétain (qui fut l’un de ses plus fervents disciples) et le général Nollet (alors ministre de la guerre). Le 18 janvier 1925, le général Lanrezac s’éteignait à son domicile de Neuilly-sur-Seine. Dès le lendemain, l’annonce de ce décès faite dans la presse anglaise prouvait qu’en dépit des tiraillements de l’été 1914, le Royaume-Uni avait conservé de Lanrezac une bonne image, puisqu’un article du Times précisait « qu’en lui, l’armée française perdit (...) les services d’un de ses généraux les plus capables ». Il avait refusé les honneurs militaires, mais ses obsèques furent organisés aux frais de l’État. C’est le maréchal Fayolle qui prononça l’éloge funèbre. L’on pouvait apercevoir dans l’assistance un autre maréchal, Foch, entouré des généraux Debeney, Mangin, Gouraud, Nollet et de beaucoup d’autres, dont les anciens membres de l’état-major de la 5e armée, restés fidèles au souvenir de leur chef d’août 1914 : les généraux Hely d’Oissel, Schneider, Daydrin, Besson, Hellbronner...

En l’absence de faits tangibles et objectifs, le limogeage de Lanrezac reste donc aujourd’hui une énigme qui soulève plus de questions qu’elle ne suggère de réponses. Rarement mesure disciplinaire aura été autant le produit d’un subtil mélange d’éléments affectifs, de circonstances historiques, de rivalités humaines, de maladresses, de manques de tact et de luttes d’influence. Clairvoyant mais caustique, brillant mais dérangeant, ambitieux mais maladroit, Lanrezac fut victime de ses qualités intellectuelles et de ses défauts de caractère. Il n’en tint pas rigueur à Joffre. Peu de temps avant de mourir, revenant une fois encore sur cette période douloureuse de sa vie, il écrivait : « A la place du général Joffre, j’aurais agi comme lui; nous n’avions pas la même manière de voir les choses, ni au point de vue tactique ni au point de vue stratégique; nous ne pouvions pas nous entendre. (...) J’étais bien décidé à ne pas attaquer le généralissime, car je n’avais pas le droit de juger ses actes sur les autres parties du champ de bataille ».

 

Pour en savoir plus : 

L'éloge funèbre du général Lanrezac, prononcé par le général de Trentinian, en janvier 1925.

le lundi, 25 janvier 2016 posté dans la catégorie L