Moreau (Henri-Jean)

Ecrit par Éric Labayle

(9 janvier 1890 - 30 juillet 1956)

 

 

Henri-Jean Moreau est né à Libourne le 9 janvier 1890. Il effectue toute sa scolarité dans la sous-préfecture girondine et c'est vraisemblablement de cette époque que date son intérêt pour les beaux arts. Au collège, il fut en effet l'élève du peintre Léo David. 

Quittant Libourne, il part poursuivre ses études à Paris, où il suit pendant trois années les cours de l'école des Beaux-Arts. Il y affirme de belles qualités pour la sculpture, mais s'il est un bon exécutant, maîtrisant bien les techniques de sa discipline, il souffre d'un certain manque d'inspiration. Ses œuvres de jeunesse sont souvent d'un académisme stéréotypé. Elles sont trop influencées par les conventions de l'époque pour pouvoir être vraiment originales et remarquables. 

Appartenant à la classe 1910, Moreau participe à la Grande Guerre. Il poursuit ses travaux dans les tranchées et réalise quelques ouvrages, dont les thèmes se retrouveront dans ses productions d'après guerre. En 1915 notamment, il est l'auteur d'une maquette de bas-relief intitulée "l'ange du blessé" et qui est vendue dans une tombola organisée par les Dames Françaises en faveur des blessés de guerre. Cette oeuvre représente une Victoire ailée assise sur le bord du lit d'un blessé à la tête bandée, dont elle embrasse tendrement le front. Dix ans plus tard, ces deux personnages se retrouveront dans son oeuvre maîtresse. 

Son intérêt pour les bas-reliefs en plâtre lui en fait produire un certain nombre jusque vers 1939. Ils obéissent tous au même canon : le personnage est représenté en buste et de profil, dans un cadre rectangulaire. Plusieurs de ces oeuvres ont été conservées : portrait d'Etienne Sabatié (1923), de M. Combrouze (1926), du peintre René Princeteau (1935), du général de Castelnau ou de l'aviateur Gabriel-Yves Vandet. Ce dernier bas-relief est en bronze et de facture élégante. Le personnage est tourné vers la gauche. Vandet était mécanicien-navigant ; blessé lors des combats dans l'Atlas, il est mort à Alger le 20 mars 1919. Son portrait par Moreau est toujours visible au cimetière de Libourne, de même qu'un autre bas-relief en bronze, qui commémore le décès d'un second aviateur, Raymond Champly, abattu en combat aérien en 1917. Il ne s'agit pas cette fois d'un portrait, mais d'un biplan piquant vers le sol, sur fond de paysage de champ d'aviation, sur lequel se détachent deux hangars. 

Lorsque la municipalité de Libourne, soucieuse de rappeler la mémoire des enfants du pays tombés pour la France, décide de procéder à l'érection d'un monument aux morts, c'est tout naturellement à Henri-Jean Moreau qu'elle confie le travail. A cette époque, le sculpteur jouit d'une certaine notoriété et cette commande lui offre l'opportunité de réaliser son chef d'œuvre. Il se met au travail dans les dépendances (la chapelle des vieillards) de l'ancien hôpital, les Récollets. Au fil des études et après une multitude d'esquisses, il élabore un monument d'une grande élégance et dont l'originalité tranche avec sa production habituelle. 

Le résultat final est imposant : dominant un socle sur lequel sont gravés les noms des morts de Libourne, un groupe de trois personnages en bronze prolonge le monument en une élévation gracieuse et solennelle. Aux pieds d'une Victoire ailée, les bras tendus vers le ciel, tenant dans chaque main une couronne de lauriers, une femme drapée tient dans ses bras un mourant. Si ce n'est le casque de ce dernier, rien ne vient rappeler la Grande Guerre dans ce groupe qui se veut allégorique et intemporel. Les références à l'Antiquité sont évidentes. Autour du socle par contre, Moreau a placé un bas relief en bronze qui représente avec un luxe de détails une armée en marche. Uniformes, casques, armes et véhicules sont traités sur un mode très réaliste. Ici, pas d'allégorie. Le sculpteur se fait démonstratif. 

La réalisation technique du monument est confiée à la fonderie bordelaise Dormoy.

L'inauguration a lieu le 18 juillet 1926. C'est pour Moreau à la fois une consécration et une désillusion. Si elle compte de nombreux amateurs, son oeuvre lui attire des critiques et des jalousies. Paradoxalement, cette belle réussite artistique ne lance pas sa carrière. Dans les mois qui suivent, l'artiste n'obtient que quelques modestes commandes, dont les deux plus notables sont le buste de l'abbé Bergey, célèbre curé de Saint-Emilion, et celui du général d'Amade, qui s'est retiré à Fronsac. 

Sur le conseil de ce dernier, Henri-Jean Moreau quitte le métropole en 1928, pour aller s'installer a Maroc. Il y devient inspecteur de l'administration des Monuments Historiques et réside à Rabat. C'est en marge de son nouveau métier qu'il mène désormais sa carrière artistique. Poursuivant ses travaux sur le portrait, il sculpte des types indigènes. Variant les matériaux, il travaille aussi bien la pierre que le bois ou la terre cuite. Bien que ses nouvelles oeuvres n'atteignent jamais l'ampleur du monument aux morts de Libourne, son style se fait plus personnel, plus serein et plus original. C'est au Maroc que son art trouve sa maturité.

Quelques commandes viennent consacrer ce renouveau. Moreau réalise des sculptures pour plusieurs églises, dont celle d'Ifrane (sur commande de l'épouse du général Juin), il se voit également confier la création du monument aux morts du lycée Gouraud de Rabat, ainsi que celle d'un buste du sultan Mohammed V.

Il revient en Gironde en 1954, malade. Son retour à Libourne lui est pénible : les Libournais l'ont oublié et bien peu connaissent encore le nom du sculpteur du magnifique monument qui orne le jardin du Poilu. Meurtri par cette ingratitude, il se retire alors dans la propriété de sa femme, le domaine de Barrouil, à Bossugan (Gironde). Bien qu'affaibli, il n'abandonne pas son goût pour l'art et sculpte des visages de vieux paysans... dans des marrons. L'artiste au style convenu qu'il était à ses débuts s'est affranchi des stéréotypes ; en variant ses supports et ses thèmes, il s'est libéré des contraintes d'écoles. 

Henri-Jean Moreau meurt en 1956, dans une indifférence quasi-générale. Ce sculpteur oublié, qui n'était pourtant dénué ni de talent ni de qualités, est enterré à Libourne, où son caveau est orné de trois de ses oeuvres de jeunesse. 

le lundi, 25 janvier 2016 posté dans la catégorie M